"Le métèque" de Georges Moustaki, une chanson-performance devenue tube à partir d'une insulte...

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" Le métèque " de Georges Moustaki, une chanson de 1969 qui n’a jamais été autant d’actualité. Et une chanson-performance qui réussit l’exploit linguistique de faire un tube à partir d’une insulte : " métèque ".

 

La chanson commence par trois lignes : " Avec ma gueule de métèque. De juif errant. De pâtre grec " - qui donnent immédiatement le passeport du personnage. " Ma gueule de métèque " renvoie à l’histoire d’un mot devenu injure. Dans la Grèce antique, " métèque " désigne un état civil. Le métèque, c’est l’étranger qui bouge, qui change de maison, qui s’installe dans la cité sans avoir les droits des citoyens qui y sont nés. Dans la langue française, le mot " métèque " devient une insulte à partir du XIXe siècle – sous l’influence des courants d’extrême-droite qui l’utilisent pour désigner l’étranger dans une acceptation très péjorative, à savoir : l’ennemi de la nation. Au XXe, " métèque " s’affine dans son abjection et définit les immigrés venus de la Méditerranée et des pays de l’Afrique du Nord.

 

" Juif errant " fait référence au personnage condamné à vivre et à errer éternellement pour avoir, selon la légende, refusé au Christ un moment de répit durant son calvaire. C’est un archétype qui s’inscrit dans l’histoire de l’antisémitisme et qui incarne l’homme – venu d’ailleurs - dont il faut se méfier.  Et puis " pâtre grec " - " pâtre ", c’est celui qui fait paître le troupeau, qui va, qui vient, à l’extérieur.

 

En trois lignes donc, Georges Moustaki livre son autobiographie en miniature puisqu’il est né Giuseppe Mustacchi à Alexandrie, de parents juifs grecs immigrés en Egypte. " Le métèque ", c’est donc lui, mais par extension – c’est cet étranger qui fait peur et réveille les fantasmes les plus irrationnels. Dans la chanson, Georges Moustaki fait une chose très intéressante au niveau de la sémantique : il agit sur le vocabulaire, il opère à un renversement de sens. Il s’approprie l’insulte " métèque ", il la prend à son compte tout en la vidant de sa substance négative. Et il va construire toute la chanson en se désignant grâce à des termes utilisés par les xénophobes pour désigner les étrangers : vagabond, rôdeur, maraudeur, voleur. Un homme qui est capable de blesser – " avec ma bouche qui a mordu ". Un homme à la peau sombre et tannée – une peau dont il dit qu’elle " s’est frottée à tous les soleils ".  

 

Le fantasme ultime né de la peur de l’étranger demeurant la peur de voir le métèque s’emparer de la femme blanche traverse aussi le texte puisque le personnage de la chanson est aussi décrit comme un homme qui " s’est frotté à tous les jupons " et qui annonce son futur méfait de ravissement : " Je viendrai ma douce captive. Je viendrai boire tes vingt ans. Et je serai prince de sang ". Ici, il y a l’idée de cet homme en croisade qui vient soumettre la vierge apeurée (" boire tes 20 ans ") pour devenir " prince de sang ". On ne peut pas être plus clair sur l’idée de la possession, voire du rapt – autant d’actions malfaisantes dont on dit l’étranger capable. Une histoire de soumission et de sang qui fait écho à d’autres paroles dans une autre chanson : " Ils viennent jusque dans vos bras. Egorger vos fils, et vos compagnes ".

 

Voilà donc comment on fait un succès populaire en dénaturant les injures dont on affuble les immigrés, les exilés, les déracinés. " Le métèque " de Moustaki est toujours d’actualité. La preuve, il a été samplé plusieurs fois comme JoyeStarr en 2006 avec " Métèque " :

Autour de l’insulte, d’autres chanteurs français ont imaginé d’autres chansons. Comme Barcella et son " Salope ". Il utilise le mot " salope " pour désigner la mort :

Ou " Petit pédé " de Renaud :

Et puis, le gros dossier : Orelsan avec " Sale pute " :

 

Écoutez " Le métèque " de Georges Moustaki :

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