"Le mineur qui meurt, ça veut dire que la mine va mourir, c'est l'ordre des choses. Et cet ordre des choses-là, moi je le combats" Sorj Chalandon - 'Le Jour d'avant'

Sorj Chalandon
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Dans son nouveau roman (Le Jour d’avant, Grasset),
le journaliste et écrivain Sorj Chalandon raconte un monde disparu.
Le monde des gueules noires, celui des mineurs.
Pourquoi faut-il le sortir de l’oubli ? 
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Le Jour d’avant est un roman à la mémoire des 42 mineurs à la fosse Saint-Amé de Lens-Liévin, dans le Nord de la France, le 27 décembre 1974.

Le narrateur est Michel. Il a vécu dans sa jeunesse ce drame effroyable. Parmi les victimes, Joseph, dit Jojo, son grand frère adoré. De chagrin, le père se suicide en laissant un mot à son fils de 16 ans : "Venge-nous de la mine".

"Tout a prouvé qu'il y avait eu négligence criminelle, car ces hommes n'auraient pas du descendre à la mine ce jour-là, elle n'avait pas été vérifiée, elle n'avait pas été dégrisoutée, elle n'avait pas été dépoussiérée. Ils sont rentrés dans un lance-flamme", explique Sorj Chalandon.

Les journalistes n'ont pas tous été décents dans ces circonstances dramatiques. Sorj Chalandon regrette de ne pas avoir couvert cet événement pour Libération où il travaillait à l'époque, il en garde une certaine culpabilité.

Sorj Chalandon décrit dans le roman l'univers de la mine, les modes de vie, les maisons des mineurs et la fraternité, la beauté dans la noirceur. "Il y a une image qui me dit tout, une image qui est forte et qui est belle. Lorsque les mineurs remontaient de la mine, avant de retourner à l'air libre, imaginez-vous des hommes à la douche, nus, tous, et chaque homme nettoie le dos de l'homme qui est devant lui. Cette fraternité-là, juste nettoyer le dos, rendre la dignité d'un homme, et chacun nettoie le dos de celui qui est devant lui, pour moi c'est une image de soldat, c'est une image de beauté, c'est une image de dignité. En fait, c'est une image qui me manque. (...) Si j'ai écrit ce roman-là, c'est parce que cette dignité, elle me manque, ce courage me manque aussi et cette fraternité. On manque de fraternité. Il n'y a pas de fraternité."

"Ce livre-là, c'est le résultat d'une colère d'enfant qui est devenu une colère d'homme. Cette certitude qu'on ne peut pas envoyer des hommes à la mort et, plus dégueulasse encore, qu'on ne peut pas faire croire aux Français, aux mineurs, à leur famille, à tout le monde, que la mort fait partie du contrat de mineur."

"Le mineur qui meurt, ça veut dire que la mine va mourir, c'est l'ordre des choses. Et cet ordre des choses-là, moi je le combats."
 

Qu'est-ce que le monde des mineurs a à transmettre à notre époque?
" La fraternité, la beauté, le courage, la dignité et on a raison de se révolter."
 

"Etre doué pour le bonheur, ça signifie avoir eu un père et une mère qui vous aimaient, une mère qui vous rassurait le soir, un père qui vous disait que vous êtes pas mal, que vous vous en sortirez, ça veut dire avoir un socle, partir dans la vie avec un sac plein d'amour. (...) Moi, j'ai prêté à Michel ce qui me hante, c'est à dire, oui je ne suis pas doué pour le bonheur. Pour moi, le vendredi empeste déjà le lundi, la fin juillet, c'est déjà novembre. N'être pas doué pour le bonheur, c'est ce qu'on me reproche, c'est ce que ma femme me reproche. (...) Au fond de moi, j'ai l'impression de mimer les gestes du bonheur, mais je ne les ai pas appris. (...) Je crois que c'est trop tard pour moi."

 

Le Jour d’avant - Extrait 

"Notre pays parlait de terre et de charbon, pas de circuit automobile. Comme les paysans d’ici, il espérait que son fils reprenne la ferme et craignait que la mine l’enlève.

Alors mon frère a passé son certificat d’études primaires, son brevet. Il est entré au lycée professionnel, réparant le tracteur de notre ferme à la nuit en se chronométrant, comme s’il s’affairait dans un paddock de Formule 1. Mécanicien, il est devenu apprenti dans un garage de Lens. Un an de perdu, dira-t-il plus tard. Jamais il n’a foulé l’asphalte d’un circuit automobile. Jamais il ne s’est approché d’un podium. Notre père avait raison.

Et comme tous les gars d’ici, la mine a fini par le dévorer.

 

Il passait chaque jour devant la fosse Saint-Amé. Sur le chemin de l’atelier, il voyait les hommes se presser aux portes de métal, entrer, sortir, marcher ensemble et sans un mot. Il pensait à un peuple à part. À une armée de simples gens. Lui démontait des filtres à air et réglait des carburateurs. Eux fouillaient la terre pour éclairer le pays, chauffer les familles, produire le ciment, le béton, goudronner nos routes. Lui colmatait une fuite d’huile, eux travaillaient à notre confort. Il s’était imaginé sur une ligne de départ, il s’est retrouvé penché sur les moteurs. L’enfant glorieux était mort. Le héros avait renoncé. Il ne jouait même plus au mécano de Grand Prix en changeant des plaquettes de frein.

Au soir, les mains honteuses de cambouis, il garait son vélo devant le portail de la fosse 3bis et levait les yeux vers le ciel. Les molettes des chevalements tournaient lentement. Elles racontaient le minerai qui monte au jour et les hommes qui descendent au fond. Il avait appris à imiter le souffle des beffrois d’acier. Il s’était entraîné, le regard rivé aux poulies. Il jurait que ce vacarme était l’un des plus difficiles à reproduire. Et l’un des plus beaux.

— N’importe qui peut imiter le chant du coq. Mais le chant du travail, c’est une autre histoire, disait Jojo.

Et plus les mois passaient, plus son imitation était parfaite. Ce n’était pas le tapage qu’on pouvait entendre au pied de la machinerie, mais le souffle qui enveloppait la ville. C’était la mine de loin. Pas son cri, sa rumeur. Ce bruit sourd qui courait les toits, les portes closes, la cuisine à l’heure du repas lorsque l’homme était rentré. C’était la musique des jours sans histoire, celle qui fredonnait en surface qu’au fond, tout allait bien. Le silence des molettes était le signe du drame, de la grève. Il précédait les sirènes qui glaçaient la nuit."

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Ecoutez l'entretien complet

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