Le harcèlement scolaire, quelles solutions ?

Le harcèlement scolaire, quelles solutions ?
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Le harcèlement scolaire, quelles solutions ? - © 20minutes

Un constat en Belgique : un enfant sur 3 est victime, de près ou de loin, de harcèlement ou de violence physique ou verbale à l’école. Pour tenter de résoudre ce problème, un appel à projets a été lancé l'année passée par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les écoles de Watermael-Boitsfort y ont répondu et mettent en place plusieurs mesures pour contrer le harcèlement scolaire.

"En réalité, il y a même plus qu'un sur 3 enfants touchés par le harcèlement ou la violence, si on considère chaque enfant concerné par un problème de harcèlement", note Bruno Humbeek, responsable de recherche au service des sciences de la famille à l’Université de Mons. "Mais il faut avant tout bien comprendre ce qu'est le harcèlement : c'est un phénomène qui va systématiquement impliquer tout un groupe. Si je bouscule toutes les 3 minutes la personne qui est à côté de moi, je ne suis pas un harceleur, je suis ce qu'on pourrait appeler un "emmerdeur". La personne me dira d'arrêter ou une autre personne interviendra pour que ça cesse. Ça, c'est un phénomène simple qui serait facile à contrôler. Mais si chaque fois que je bouscule la personne, on me regarde et on se met à sourire, là, je deviens un harceleur, car je fige les rôles de dominant et dominé, ainsi que ceux que l'on nomme les "spectacteurs", ceux qui regardent et qui en regardant, font qu'on ne sait plus sortir du rôle dans lequel on est."

Actuellement, on recense deux grandes écoles du harcèlement faisant état de définitions différentes: 

- celle d'Olweus, qui dit que le dominant utilise le groupe pour écraser le dominé.

- celle de Pikas, dit que ça n'est pas toujours comme ça que cela se passe; parfois, c'est le groupe qui délègue à un dominant l'action d'écraser le dominé. Il y a en effet des harceleurs qui souffrent parce qu'ils sont en permanence amenés par un groupe à reproduire des comportements à la Dr House, le harceleur typique qui n'est pas seul et qui a sa petite cour autour de lui. "Plus il en fait, pire il est, plus on le trouve séduisant, plus il est dominant", explique Bruno Humbeek.

Comment en arrive-t-on à devenir harceleur ?

Pour Bruno Humbeek, le jeune ne se réveille pas du jour au lendemain en se disant qu'il veut devenir harceleur. "C'est un réflexe naturel qui se passe à chaque fois qu'on se demande comment prendre le pouvoir sur les autres dans un groupe ou dans un espace; c'est pour cela qu'on travaille sur la régulation du territoire... Une cour de récréation, c'est un endroit qui fonctionne de façon tout à fait caractéristique car c'est un espace transformé en territoire : il y a des rapports de pouvoir qui se mettent en place de façon systématique. La cour de récréation est l'endroit qui fait le plus de bruit dans un quartier, on peut la comparer à la cage des babouins dans un zoo. On y retrouve exactement les mêmes cris : des enfants qui prennent du pouvoir en criant et en courant, mais de manière sporadique.

 

Y a-t-il une évolution dans le harcèlement scolaire ?
Est-on harcelé de plus en plus jeune ? 

"Le harcèlement a toujours existé, c'est la tolérance au harcèlement qui change", nous éclaire Bruno Humbeek. "Si on met un enfant nu sur une planche, si l'on crache dessus, et si on l'enduit de matières fécales pour finir par mettre son slip dans la bouche, ça ne nous parait pas très correct. Et pourtant cette scène, elle existe dans le livre "La guerre des boutons", dans lequel on retrouve 17 scènes de harcèlement caractérisé qui ne produisent pas la même souffrance psycho-sociale qu'aujourd'hui. Pourquoi ? Parce que les enfants sont héroïsés dans leur groupe d'appartenance, alors qu'ils ont été humiliés dans l'autre espace. Les enseignants réagissent seulement en leur disant de garder leur haine pour l'ennemi allemand (l'histoire racontée dans le livre se passe au début de la guerre) et les parents ne s'inquiètent pas de voir leurs enfants souffrir, mais se contentent de râler car on doit leur racheter des boutons. Ça ne pourrait plus se produire de nos jours parce que les professeurs savent qu'en enseignant devant des élèves stressés, ils réalisent un acte vide. Le stress empêche l'apprentissage. Le parent souffre de voir son enfant dans cet état et il rajoute de la souffrance à la souffrance de l'enfant. L'enfant n'a plus d'espace de reconstruction, il est humilié dans l'espace réel et anéanti dans l'espace virtuel, par exemple sur les réseaux sociaux. L'enfant se met à souffrir de souffrir : c'est l'intensité de la réponse sociale à la douleur de l'enfant qui s'est modulée avec le temps, et c'est une bonne chose.

 

✐ Les saisons du harcèlement ✐

"Quand on ne régule pas, se mettent en place des mécanismes qui créent du confort, de l'inconfort et de la violence physique. Et puis, il y a aussi la violence symbolique; là, ça se manifeste autrement : de la moquerie dans le but de casser quelqu'un, et ce, toujours publiquement (comme Brice de Nice). On retrouve ces mécanismes dans toutes les classes, avec une intensité différente selon les moments de l'année : on appelle cela les saisons du harcèlement. On rencontre le phénomène depuis la maternelle jusqu'à n'importe quel groupe humain contraint", raconte Bruno Humbeek.

 

De l'euphorie communautaire à l'exclusion identitaire

Bruno Humbeek nous explique le concept de "saisons du harcèlement" : "Dès qu'on met un groupe humain dans l'obligation de rester ensemble, vous aurez toujours les mêmes mécanismes : d'abord l'euphorie communautaire, qu'on retrouve d'ailleurs dans les émissions de télé réalité, que l'on retrouve dans le milieu scolaire vers septembre, c'est-à-dire la basse saison du harcèlement. A la mi-octobre, tout bouge très fort, on commence à parler les uns sur les autres ; imaginer que l'une ou l'autre personne puisse s'en aller est d'ailleurs une façon de préserver l'euphorie communautaire du début. Dans les classes, on voit apparaître des bousculades en maternelle, des exclusions de jeux en primaire,... Les dominants comment à mettre de côté de façon identitaire, en donnant des surnoms à ceux qu'on voudrait voir disparaître. Le socle identitaire de l'enfant bouge, ça le fait souffrir. Ça c'est la moyenne saison du harcèlement. Puis, tout se fige dans les groupes : c'est la haute saison du harcèlement. On a des enfants désespérés qui se demandent comment ils vont trouver leur place là-dedans, des parents qui sont eux-mêmes désespérés agressent parfois l'école qui ne donne pas de réponse, ce qui crée une tension dans la relation école/famille. On doit permettre à l'école de donner des réponses car tout va s'arrêter : à la mi-mai, tout diminue, et ce n'est pas une bonne nouvelle car ça introduit des rythmes saisonniers, et une sorte de fatalisme."

 

L'enseignant, cet "acteur" à part entière

"Il ne faut pas oublier que l'enseignant est quelqu'un de très particulier : il est rentré un jour dans l'école, et il n'en est jamais sorti, car il arrive avec ses propres souvenirs d'enfant qui a forcément vécu, soit en tant qu'auteur, soit en tant que victime, soit en tant que "spectacteur", une situation de souffrance qui est réveillée chaque fois qu'on la perçoit au sein de sa classe. On met en scène nos émotions et on arrive dans un schéma où elles sont réactivées dans la classe; l'enseignant finit par s'en accoutumer. La FWB a bien compris qu'il y avait urgence à outiller les écoles pour faire face à ces chocs émotionnels", explique Bruno Humbeek.

 

✐ Un appel à projets de la FWB et des réponses,
notamment à Watermael-Boitsfort ✐

Maïté de Hemptinne, coordinatrice "Accueil Temps Libre" à Watermael-Boitsfort, explique que "des questionnements ont émané du terrain. D'abord des enfants eux-mêmes, qui ne faisaient pas forcément face à des problèmes de harcèlement mais qui se posaient des questions sur le "mieux vivre ensemble". Et puis aussi des accueillants extra-scolaires. On en a parlé entre équipes et finalement, les directions des différentes écoles primaires de Watermael-Boitsfort ont décidé de répondre à cet appel à projets de la FWB."

Créer des zones de couleur

À Watermael-Boitsfort, les écoles ont mis en place plusieurs types de moyens pour lutter contre le harcèlement.

"Une zone verte pour les jeux de ballon, une zone jaune pour courir, une zone bleue pour des jeux calmes,... avec des temps de 30 minutes maximum par année (1ère année, 2e année,...), c'est chacun son tour", peut-on entendre dans la bouche des élèves interrogés dans un reportage sur le sujet. "La régulation par zones de couleur n'a pas été difficile", explique Maïté de Hemptinne, "mais elle a demandé une réflexion au sein des équipes; l'université de Mons nous a proposé des codes couleur, on y a également réfléchi avec les équipes d'auxiliaires d'éducation et avec les enfants afin de savoir quelle zone réserver pour quel jeu, et la taille à consacrer à chaque zone."

 

Quels effets?
Quelles réactions chez les élèves ?

"Ce qui ressort en premier lieu, c'est que les enfants trouvent chacun leur place", explique Maïté de Hemptinne. "Avant, ils devaient un peu se battre pour lire un bouquin ou discuter avec certains copains ; ceux qui veulent être au calme ont leur espace délimité par des zones bleues,... Il y a des jeux de coopération qui se sont mis en place : dans les jeux de ballon, on joue à d'autres sortes de jeux que le football; certains élèves jouent avec des élèves plus âgés avec lesquels ils n'avaient pas l'habitude de jouer, les filles commencent à prendre leur place dans les jeux de ballon,... La surveillance de ces zones est évidemment plus complexe et reste un sujet très discuté au sein des écoles qui ont intégré le système par zones, de même qu'entre établissements. En consacrant un surveillant par zone, ça permet aux auxiliaires d'éducation d'être vraiment acteurs et de participer activement au système.

Un système tout simple ?

"C'est vrai que ça paraît étonnant qu'on y ait pas pensé plus tôt..." avoue Bruno Humbeek. "L'idée est de contrôler mais aussi et surtout de stimuler en conséquence. On va voir des enfants lire dans les cours de récré, jouer à des jeux de société, marcher sur des échasses,... Ce sont des enfants qui sont en sécurité dans le territoire dans lequel ils se trouvent, et pour les adultes, ce sont des zones qui sont plus facilement gérables et bien plus sécurisées. Un des résultats qui nous a le plus étonné, c'est de voir que sur la même période en année X et en année X+1, on passe de 17 déclarations d'accident à 1 seule."

Le banc de réflexion

Parallèlement à ces initiatives dans la cour de récré, d'autres moyens d'éviter le harcèlement et de régler les conflits entre élèves se mettent en place. "Quand un enseignant fait face à un conflit entre élèves - ou à un simulacre de conflit - dans une cour de récré, il peut envoyer un signal très fort aux concernés en leur faisant comprendre qu'il ne veut pas de conflit sur la zone qu'il surveille et que ces élèves n'ont qu'à aller s'asseoir sur un banc", note Bruno Humbeek. "Si ça a un retentissement certain, on en parle plus tard dans les espaces de parole; si il y a une infraction à la loi, on met en place des conseils d'éducation. Cela permet à l'adulte d'éviter d'être utilisé comme transmetteur du pouvoir de l'un sur l'autre. Parce que dans une cour de récré traditionnelle, on démultiplie les conflits avec des enfants qui viennent voir l'adulte pour que celui-ci répartisse le pouvoir."

À Watermael-Boitsfort, la gestion du conflit, jugée très intéressante par Bruno Humbeek, est poussée à son paroxysme, partant du principe que les enfants doivent trouver eux-mêmes les moyens de gérer le conflit : on les installe sur le même banc et on les laisse gérer leur conflit tout seul. "Là-bas, il y a une petite boîte aux lettres, et chaque fois qu'on se dispute, on met un papier sur lequel il écrit "dans la cour, quelqu'un m'a ennuyé", et toutes les deux semaines, on les récolte, on les lit, et on essaie de résoudre le problème", raconte un enfant au sujet du fameux "conseil de classe".
 

"Le harceleur sait qu'on va démonter ses tentatives de prise de pouvoir"

"Par ailleurs, le harceleur ne doit jamais être nommé en tant que tel", prévient Bruno Humbeek. "On doit partir de l'idée qu'une émotion ne se contredit pas et que le fait que chacun s'exprime face à l'ensemble de la classe, va créer ce que l'on appelle une contagion émotionnelle. Le rôle d'une émotion est de créer un mouvement. Si l'adulte nomme le harceleur, fait son procès, et propose une solution, il casse le mouvement et le groupe se repose sur l'adulte qui va devoir tricoter des solutions alors que c'est justement très compliqué de trouver des solutions à cela. Il faut donc au contraire qu'on demande à l'élève en situation de détresse émotionnelle ce qu'on peut faire pour l'aider et c'est à ce moment précis que se mélangent merveilleusement intelligence émotionnelle et intelligence collective. Si ces espaces de parole sont mis en place dès le début de l'année, on aura aucun cas de harcèlement, et ce, pour une raison très simple : le harceleur sait qu'on va démonter ses tentatives de prise de pouvoir, tandis que le harcelé sait qu'il y a en permanence un espace de parole qui lui est ouvert."
 

Mais est-ce que ça fonctionne réellement ?

"C'est un dispositif qu'il faut entretenir", avoue Maïté de Hemptinne, pour qui on ne peut pas mettre en place un tel système et s'attendre à ce qu'il fasse effet sur le long terme. "C'est aussi la régularité qui permet aux enfants d'être de plus en plus à l'aise et d'utiliser ces espaces. Pour les espaces de régulation dans les cours de récré, il faut aussi dynamiser le système en apportant de nouveaux jeux. On est dans le début du dispositif : l'appel à projets a été remis il y a un an, on est donc en plein processus mais on est tout à fait confiants quand on voit les retombées positives."
 

Dès la maternelle ?

"Plus tôt on met en place les espaces de parole, plus les enfants sont performants pour cultiver les formes nouvelles de vivre ensemble, que ce soit à l'école ou en famille. Ils sont en mesure de laisser chacun des membres de sa famille parler de ses émotions sans le contredire", note Bruno Humbeek. "Après les attentats, les enseignants ont été amenés à ouvrir des espaces de parole pour adolescents. On y a vu des catastrophes, avec des groupes qui se scindaient, islamophiles contre islamophobes,... En réalité, dans un groupe de parole, il ne faut pas demander ce que les élèves pensent, mais ce qu'ils ressentent, en supposant qu'une émotion se dit mais ne se contredit pas. Le vivre ensemble, ça ne s'impose pas, ça se construit, et c'est en ça que les écoles sont les premiers laboratoires de ce vivre-ensemble. Ce qui est intéressant dans la démarche du réseau d'écoles de Watermael-Boitsfort, c'est que les écoles ne se sont pas comportées en îlots mais ont travaillé les unes avec les autres", conclut Bruno Humbeek.