"Le Dîner de Cons", un film entièrement sur l'autisme…

.
. - © Tous droits réservés

Cette semaine, Josef Schovanec nous parle d’un film français relativement récent et entièrement sur l'autisme : " Le Dîner de Cons ".

 

Tout le scénario du film est bâti sur l'autisme, ou plutôt sur la confrontation entre deux mondes qui fonctionnent de manière diamétralement opposée. Il y a même une allusion à l'histoire de la psychanalyse : on l'a peut-être oublié, mais la psychiatrie ou la psychanalyse européennes se sont construites par la tenue périodique de séminaires publics où le praticien faisait venir un " fou " ou une " hystérique ", souvent avec un succès considérable auprès du grand public. Dans la mémoire savante, cette coutume s'est cristallisée dans les épais volumes des " Séminaires de Lacan " que l'on trouve dans les bibliothèques, tandis que la mémoire populaire l'a reformulée en " dîners de fous " ou " dîners de cons ".

 

Le réalisateur du film, Francis Veber, a longuement tâtonné avant de trouver son personnage, son " fou " si l'on préfère, et son scénario. Il faut dire que dans les dernières années du 20ème siècle, à une époque où il n'y avait à peu près aucune description valable de l'autisme en langue française, il a réussi une prouesse : caser des dizaines et des dizaines de traits autistiques dans un film, les assemblant presque sans discontinuer et les incarnant dans un personnage unique, à savoir François Pignon ou Perrin, qui a le nom indistinct des personnages de synthèse que tout le monde gardera en mémoire comme " le con ".

 

En faire la liste serait refaire tout le film. François a sa passion, les constructions avec les allumettes, adore en parler et les autres finissent par comprendre que pour le manipuler il suffit de lui promettre de le laisser parler des allumettes. Car oui, il est gentil, prêt à rendre service, déteste mentir, n'est pas rancunier. Il a certes appris la politesse, mais ne sait pas combien de fois il faut dire " au-revoir ", ni à qui et sous quelle forme. Il n'a aucune compréhension du contexte social, par exemple en demandant si l'épouse que son interlocuteur recherche dans un grand moment de tension est bretonne ou pas. Et bien entendu, il enchaîne gaffe sur gaffe, au point, pour citer librement le film, de battre à plates coutures tous les autres cons du dîner ; il n'étonnera personne qu'il soit célibataire. La chose devient remarquable en ce que même d'infimes petits détails de l'autisme sont repris : par exemple, dans la scène culte de l'appel téléphonique à Just Leblanc, il se perd dans les prénoms comme tant de personnes autistes, et chuchote " Le cheval de manège " par écholalie de ce que l'on vient de lui souffler, alors qu'aucun non-autiste n'aurait chuchoté à ce moment-là.

 

Il n'y a que deux points sur lesquels le film s'égare un peu. Premièrement, François Pignon regarde trop dans les yeux et sa voix n'est pas suffisamment monocorde, ce qui n'est pas typique d'un autiste. Deuxièmement, la caméra fait des gros plans répétés sur son visage, pour signifier la bizarrerie réelle de ses expressions du visage – le visage des autistes étant plus souvent inexpressif. Ce sont des petites choses, sans doute dues aux besoins du tournage.

 

Alors que dire ? Faut-il condamner le film ? On aurait pu le retourner et en faire un éloge de l'autisme. Mais ce film a un volet sombre. Un lourd secret, même : à l'époque de sa sortie, plusieurs personnes autistes ont eu la surprise, pour la première fois de leur vie et sans comprendre pourquoi, d'être invitées à dîner par leurs camarades de classe ou leur entourage professionnel. Les gens avait fait le lien.

 

En fin de compte, notre société n'est pas si éloignée que cela des temps où les personnes handicapées mendiaient leur pitance dans des zoos humains ou en allant de foire en foire. À nous de retourner le paradigme et de transmuer cela en rencontres véritables.

 

 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK