Le calamar géant : la hantise des marins

Episode 8

Le calamar géant : la hantise des marins

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Dans le célèbre roman de Jules Verne " 20.000 lieues sous les mers ", Le Nautilus, un sous-marin révolutionnaire conçu par le Capitaine Némo, est attaqué par une horde de calmars géants. Le combat entre ces monstres marins et l’équipage sera terrible et est devenu un des passages les plus connus de la littérature de science-fiction.

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Dans 20.000 lieues sous les mers, le Nautilus du capitaine Némo est attaqué par des calmars géants © Getty

Mais parle-t-on bien de science-fiction ? Se pourrait-il que Jules Verne avait vu juste en décrivant ces créatures effrayantes aux tentacules gigantesques ? En fait, les histoires de bateaux attaqués par des céphalopodes démesurés, remontent à la nuit des temps. En effet, il y a bien longtemps, les premiers navigateurs craignaient un créature gigantesque et destructrice appelée " Kraken ". Et les vieilles légendes ont toujours un fond de vérité comme nous le rappelle Benoit Grison, biologiste et sociologue des sciences.

 

" Le calmar géant, c’est une bonne illustration du rapport complexe entre le mythe et réalité biologique dans certains cas. Au départ il y a un monstre mythologique nordique qui est un peu le concurrent du serpent de mer des sagas du moyen-âge : c’est le Kraken. Le Kraken, c’est l’autre grand monstre légendaire des scandinaves médiévaux, pour faire court : les vikings. C’est une espèce de bête informe, à tendance tentaculaire qui a la particularité de se cacher dans les faibles profondeurs. Il peut remonter à la surface d’un coup pour faire couler à pic les bateaux et les pauvres pêcheurs. Et on a fini par croire que ce monstre existait réellement car à partir de la période des Lumières, les scandinaves ont commencé à observer des échouages de calmars géants (faisant parfois plus de 10 mètres) sur leurs rivages. Il se sont dit qu’il devait s’agir à coup du sûr de leur fameux Kraken. Ils appliquaient l’étiquette mythologique qu’ils avaient sous la main à cet animal monstrueux qui venait visiblement des profondeurs, un peu informe parce que décomposé et qui possédaient de grands tentacules. Mais en réalité, au départ, le Kraken n’est forcément un calmar géant, c’est plutôt un fantasme des anciens vikings. "

 

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Depuis toujours, les marins parlent d’un animal mythologique monstrueux qui attaque les bateaux © Tous droits réservés

 Toujours est-il que le calmar géant existe bel et bien. Au 18ème siècle, plusieurs spécimens morts s’échouent sur des plages scandinaves. Ils sont décrits par des riverains, des marins, des baleiniers etc… Pourtant, alors que les sciences modernes sont en plein développement, la communauté scientifique de l’époque va refuser d’y croire.

Pourquoi ? D’abord, parce que les témoignages font état d’un animal bien trop grand (plus de 10 mètres de long) : les scientifiques au 18ème siècle étaient convaincus que les céphalopodes étaient de taille bien plus modeste, quelques dizaines de centimètres à tout casser. Pour eux, le calmar ne pouvait pas atteindre cette taille gigantesque à cause de sa structure anatomique (on sait aujourd’hui que c’est totalement faux).

Enfin, les témoignages de baleiniers, les mieux placés pour observer des calmars géants, décrivaient des combats de titans entre des calmars énormes et des cachalots. Une fois encore, pour les naturalistes, on touchait là au comble de l’invraisemblance. Malheureusement pour eux, la nature semble posséder une imagination sans limite et ces combats de monstres étaient (et sont encore de nos jours) tout à fait véridiques.

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Les calmars géants que l’ont retrouve échoués font souvent plus de 10 mètres. Le record ? Un calmar mort retrouvé sur une plage d’Afrique du Sud : 18 mètres ! © Getty Images

Le premier scientifique à défendre l’existence des calmars géants s’appelle Pierre Denys de Monfort. Il écrit en 1802 un supplément à l’ " Histoire Naturelle " (l’encyclopédie zoologique de référence au temps des Lumières) dans lequel il défend en argumentant l’existence des céphalopodes géants. Pour l’anecdote, en 1818, Napoléon en exil sur l’île de Sainte-Hélène, expliquera au maréchal Bertrand (un de ses compagnons d’exil) que ce texte n’était qu’un ramassis d’absurdités. Il dit ceci :

 

" Cela me paraît une fable. Ce sont des poissons immenses qui ont, dit-on près d’une demi-lieue. Ce sont des espèces d’huîtres avec des grands bras en forme de serpents, qui attaquent les bateaux et avec leurs bras, enlacent les mâts, les voiles et les vergues, les font pencher et couler. Il y trop peu de faits de cette nature, pour prétendre à l’existence de tels animaux. Cela est fâcheux comme tout ce qui donne des idées fausses. Cela n’est propre qu’à augmenter la frayeur des marins dans leurs navigations. "

 

L’ex-empereur des français, comme les scientifiques de son temps est complètement à côté de la plaque. Mais il faut attendre 1853, pour qu’enfin, les chercheurs admettent l’existence du calmar géant. Cette année-là, un spécimen s’échoue sur une côte du Danemark, et le savant Johannes Japetus Steenstrup publie quelques années plus tard sa description scientifique. On crée alors pour cet animal, le genre " Architeuthis " (qui signifie : calmar-chef).

Que sait-on aujourd’hui de cet animal fantastique ? Il reste bien mystérieux. Aussi pour en parler, nous avons interrogé un expert, un scientifique courageux, qui plonge dans les plus grandes profondeurs du globe afin d’étudier des créatures étranges. Il s’appelle Michel Ségonzac, il est spécialiste de la faune abyssale et est l’auteur du livre " Géant des profondeurs ", consacré aux calmars de taille démesurée.

 

" Vous savez, même aujourd’hui on me demande : " Mais cette histoire de calmar géant, c’est vrai que ça existe ? ". Donc voilà, aujourd’hui encore, certains n’arrivent pas à y croire malgré les preuves scientifiques que nous possédons. "

 

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Avec ses ventouses gigantesques, le calmar géant défend chèrement ses tentacules face aux cachalots © Getty Images/iStockphoto

Tout ce qu’on raconte depuis des siècles sur le calmar géant est vrai : sa taille, ses combats avec des cachalots etc. Une seule chose est totalement exagérée : ses attaques sur les bateaux.

 

" Il y a bien eu quelques témoignages de quelques pêcheurs au Canada, dont celui d’un père et son fils qui disaient avoir été attaqués par un calmar géant. Mais il faut faire la part des choses : quand un calmar géant apparait à la surface, c’est qu’il est vraiment en mauvaise santé et qu’il est en train de mourir, il lui est donc impossible d’attaquer qui que ce soit, surtout des hommes car ce n’est pas sa proie naturelle. "

 

Michel Ségonzac n’a pas pu observer de calmar géant, évoluant dans son milieu naturel. Et il n’est pas le seul : malgré de nombreuses expéditions scientifiques sous-marines, les images, les photos d’un calmar géant se comptent sur les doigts de la main…

 

" On connait peu de choses en réalité sur cet animal. C’est le plus grand invertébré de la planète. On a retrouvé une fois un spécimen qui faisait 18 mètres de long en Afrique du Sud. Il possède l’œil le plus volumineux du règne animal : 27 centimètres de diamètre !!! Il est clair que son aspect n’est pas très rassurant…

Son cerveau comporte trois parties et est très complexe. Son bec, qui déchire ses proies mesure 11 centimètres. Pour atteindre cette taille colossale, il ne mange pas que de la salade, c’est un carnivore, un grand prédateur. Il ne semble pas avoir une grande longévité : de 4 à 14 ans…

On n’a pas beaucoup de données à ce sujet mais on pense qu’il ne vit pas très vieux. Enfin, il a un comportement sexuel bizarre : il est doté d’un pénis qui fait les ¾ de sa taille. Il l’utilise comme une sorte de bazooka afin d’envoyer des capsules de sperme dans le corps de la femelle. "

 

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On peut manger du calmar géant. on n’en trouve pas chez le poissonnier mais c’est tout à fait comestible © Getty

Pour étudier et connaître cet animal qui conserve une aura de mystère, Michel Ségonzac n’a pas hésité à donner de sa personne puisqu’il a même été jusqu’à goûter de la chair de calmar géant !

 

" Certains ont dit que c’était immangeable et impropre à la consommation. En fait c’est faux ! J’ai voulu le savoir par moi-même et j’ai donc demandé à un collègue de m’envoyer un bout de calmar géant qu’il conservait dans un congélateur. Ensuite j’ai fait trois recettes différentes avec ce bras d’Architeuthis et il s’est avéré que c’était tout à fait comestible ! (rires). Mais bon… De là à dire que tout le monde va se précipiter sur cette nouvelle denrée alimentaire, on n’en est pas là : je vois mal les poissonniers exposer du calmar géant sur leurs étals. "

 

 

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Un magnifique spécimen naturalisé d’architeuthis dux est exposé au musée d’histoire naturelle de Paris. © Getty

Les échouages de calmars géants sont assez rares, et il faut faire partie d’une expédition scientifique sous-marine pour espérer en voir un dans les profondeurs. Aussi, si vous souhaitez contempler un architeuthis dux, sans prendre le moindre risque, sachez qu’un magnifique exemplaire de calmar géant, naturalisé, est exposé dans la grande galerie de l’évolution , au Musée d’histoire naturelle de Paris.