Laurent de Sutter : "Cher Julian Assange, l'essentiel est de vous faire tomber"

Laurent de Sutter : "Cher Julian Assange, l'essentiel est de faire tomber"
Laurent de Sutter : "Cher Julian Assange, l'essentiel est de faire tomber" - © Tous droits réservés

Laurent de Sutter, éditeur et essayiste, se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première.

 

Cher Julian Assange,

 

Au moment où je vous écris, cela fait déjà six mois que vous êtes enfermés dans la prison de haute sécurité de Belmarsh, à Greenwich, dans l’attente de la décision qui pourrait aboutir à votre extradition aux Etats-Unis, où vous attendent jusqu’à 175 ans derrière les barreaux.

Depuis que les forces de l’ordre anglaises ont fait irruption dans les locaux de l’ambassade d’Equateur, à Londres, où vous vous terriez depuis sept ans sans voir le jour, les nouvelles de votre situation se sont faites aussi rares qu’alarmantes. Comme vous êtes retenus dans une zone de confinement, les visites, qui étaient si essentielles à votre équilibre mental, sont devenues encore plus rares, encore plus parcimonieuses.

 

Grâce à vous, les sales petits secrets cachés dans les recoins les plus obscurs des démocraties occidentales fatiguées ont commencé à refaire surface.

 

Tout ce qu’il y a moyen de vous infliger pour vous inculquer qu’on ne vous aime pas, que vous êtes désormais tout seul, est utilisé contre vous – et, à travers vous, contre tous ceux qui ont vu dans votre combat la plus juste des luttes. Grâce à vous, les sales petits secrets cachés dans les recoins les plus obscurs des démocraties occidentales fatiguées ont commencé à refaire surface, révélant la corruption, la vilénie, les coups tordus des grands de ce monde. La politique et la haute finance des Etats les mieux protégés n’ont plus pu se cacher derrière des sourires de façades et des cravates trop bien nouées : soudain, les faits étaient là, qui disaient l’horreur des petits arrangements et l’arbitraire des décisions.

Bien entendu, cher Julian, tout ce que vous avez révélé n’a surpris personne. Mais ce que vous avez apporté était bien plus important qu’un peu de " wow ! " et de " ah ! " de plus dans la vie des citoyens anesthésiés que nous sommes devenus. Ce que vous avez apporté, c’est la documentation – les pièces, les preuves, les rapports, toute la petite paperasserie écoeurante qui entoure désormais les décisions de ceux qu’on voit se pavaner à la télévision. Grâce à vous, cher Julian, nous l’avons tous compris – et moi en premier : ce que nous appelons " pouvoir " est en réalité un prodigieux réseau de bureaux, de couloirs, de photocopies, de serveurs numériques, de déjeuners, de vols transatlantiques.

Telle est la leçon que vous nous laissez à méditer : l’horreur de ceux qui se croient les maîtres du monde est une logistique. Peut-être est-ce d’ailleurs ça qu’on ne vous pardonne pas – ni aux Etats-Unis, ni au Royaume-Uni, ni dans votre Suède d’origine où on s’amuse régulièrement à sortir des oubliettes des accusations de viol tout aussi régulièrement retirées. Comme on veut vous détruire, il n’est aucun moyen assez bas, aucun truc assez vicieux, auquel on refusera de recourir pour vous abattre.

L’essentiel, cher Julian, est que vous tombiez. Car, si vous tombez, c’est avec vous tout un pan nouveau de ce qu’il faut bien appeler " journalisme " qui chutera.

 

Si vous avez la justice de votre cause avec vous, on vous trouvera des vices et des perversions personnelles ; si votre personne est propre, on vous inventera des collusions avec les pires monstres. L’essentiel, cher Julian, est que vous tombiez. Car, si vous tombez, c’est avec vous tout un pan nouveau de ce qu’il faut bien appeler " journalisme " qui chutera : celui qui considère que la liberté de savoir ne doit pas connaître de limite – car c’est la définition même de ces limites qui forme la prérogative de ceux qui règnent.

Dans votre prison de Belmarsh, cette prison réservée aux terroristes que de nombreuses personnes ont appelée le " Guantanamo anglais ", vous le sentez sans doute plus que quiconque – d’autant que, dehors, votre cas a fini par lasser. Malgré les appels poignants, presque désespérés, d’activistes, de penseurs, d’artistes, de professionnels des médias, il semblerait que le public ait décidé que l’affaire était close – et, peut-être, que vous n’étiez pas assez sympathique, pas assez télégénique, pour mériter qu’on continue à s’intéresser à vous.

Plus que tout, c’est sans doute là, cher Julian, que se situe votre drame – ou, en tout cas, qu’il me serre le cœur. Car derrière l’oubli d’un homme derrière les portes blindées d’un établissement pénitencier, c’est en réalité l’oubli de tout ce pour quoi l’homme en question s’est un jour dressé qui commence à prendre forme : l’oubli de la possibilité que ceux qui décident ne soient pas à l’abri de nos regards, de nos intelligences, de nos actions. L’oubli de la possibilité que nous puissions leur demander des comptes. L’oubli de la possibilité que ce soit nous qui déterminions l’importance véritable d’une information, quelle qu’elle soit.

En vous oubliant, cher Julian, c’est en réalité nous-mêmes que nous oublions. Si nous voulons un jour nous retrouver, il faut donc que nous commencions par nous souvenir de vous, parler de vous, continuer à faire circuler votre nom comme un talisman précieux – un des plus précieux qui nous soit donnés aujourd’hui.

 

Très cordialement à vous,

 

Laurent de Sutter


Pour la sixième saison de l’émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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