La révolution russe de 1917, c'était aussi une révolution culturelle

Il y a 100 ans, les Bolchéviques prenaient le pouvoir. Lénine mettait en place un régime communiste.

L’URSS s'est construite après l’effondrement de la Russie du tsar Nicolas II, en deux temps, au cours de cette année 1917.

Transversales nous retrace d'abord le fil de cette année, en évoquant cette révolution politique, sociale, mais aussi culturelle... et nous emmène ensuite dans la Russie d'aujourd'hui, avec cette question : que reste-t-il de cette révolution de 1917 ?

Reportages de Francoise Nice, Christophe Bernard et Julien Jeffredo

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Lénine © Wikimedia

Quelques repères

Tout commence en février 1917 à Petrograd, le nom que portait alors Saint-Petersbourg.

Les ouvriers ont des revendications sociales, ils ont faim, ils se mettent en grève. Le tsar ordonne la répression, 40 personnes sont tuées, plus de 150 blessées. Les soldats se mutinent, le Palais d'Hiver est pris.

Deux comités se forment. L'un émane de la Douma, il donnera naissance au Gouvernement provisoire. Des dirigeants socialistes appellent de leur côté à élire des soviets : des officiers sont conspués, des patrons arrêtés, des terres confisquées.

Nicolas II abdique le 2 mars. En pleine guerre, l'Empire russe s'effondre. Les privilèges de castes, de races et de religions sont supprimés, les libertés d'association et de presse sont proclamées.

Lénine revient d'exil pour préparer la révolution prolétarienne : la paix immédiate, la terre aux paysans et tout le pouvoir au soviets.

Le fossé va se creuser entre le gouvernement provisoire et le comité des soviets, principalement autour de la question de la guerre que le gouvernement provisoire veut poursuivre. La répression fait à nouveau 40 morts.

Lénine lance l'insurrection armée : le 25 octobre (selon le calendrier julien en vigueur en Russie à l'époque, soit le 7 novembre selon notre calendrier grégorien), le Palais d'hiver où s'était installé le gouvernement provisoire est pris sans violence.

Au nom des Soviets, le conseil des commissaires du peuple, le nouveau gouvernement, adopte les premiers décrets sur la paix, la terre et le contrôle ouvrier.

A la fin de l'année, une armée contre-révolutionnaire, une armée blanche se forme. Lénine fait interdire les journaux hostiles, il crée la Tcheka, la police politique, bientôt ce sera le début de la guerre civile, la terreur rouge contre la terreur blanche.

"Avec la révolution, nous avons vu le soleil" - 1917, c'est aussi une révolution culturelle

Les Bolchéviques voulaient élargir l'accès à l'instruction et à la culture. Une partie de l'avant-garde artistique s'est lancée dans l'aventure pour y trouver de nouveaux espaces d'expression, libérés de la censure, du conformisme et du mépris, c'est "la révolution en chantant".

La Marseillaise trouve une nouvelle jeunesse, avec des paroles réécrites, mais Lénine et les Bolchéviques préfèrent l'Internationale, qui, avec de nouvelles paroles, va devenir l'hymne du gouvernement bolchévique, puis de l'Union soviétique proclamée en 1922, et cela jusqu'en 1944.

La nouvelle démocratie naît dans les Soviets d'ouvriers et de soldats. Cette agitation sociale, politique, s'épanouit dans une véritable révolution culturelle. Une partie de l'intelligentsia et des artistes part en exil, parmi ceux qui restent, des artistes déjà connus se rallient à la révolution, comme les poètes Vladimir Maïakovski, Alexandre Blok...

Malgré les violences qui vont se déchaîner avec la guerre civile, entre fin 1917 et 1922, malgré le terrible dénuement matériel, la révolution est joyeuse, exaltée. Les gens ont l'impression qu'il entrent dans une ère nouvelle. Des ouvrières disent : "Avec la révolution, nous avons vu le soleil", et pourtant leurs conditions d'existence sont extrêmement pénibles.

Les artistes revendiquent la création d'un Ministère des Arts. Des dizaines de cafés littéraires s'ouvrent, dont celui de Maïakovski. Il proclame en 1918: "La révolution du contenu, le socialisme-anarchisme, est impensable sans la révolution de la forme : le futurisme". 

Parmi les peintres, les musiciens, les écrivains,... il y a un souffle extraordinaire. L'appel aux artistes va déboucher sur la création du ProletKult, le mouvement pour la promotion de la culture prolétarienne : dans des centaines de clubs, les travailleurs s'initient à la peinture, à la sculpture, au théâtre, à la musique, au chant, et aux sports. 

Les représentants de l'ancien monde sont caricaturés, le pope, le banquier, le bourgeois sont obèses et se goinfrent, le prolétaire, le garde rouge, le soldat sont musclés et élancés, la paysanne est jeune et généreuse. L'art prolétarien voit le jour.
 

Une épopée triomphale

La priorité de Lénine est l'instruction. L'instruction obligatoire et gratuite figure parmi les premiers décrets.

Lénine, dès 1920, considère que le ProletKult a pris trop d'autonomie et le place sous la tutelle du Parti et du Ministère de la Culture. L'histoire de la révolution va se transformer rapidement en épopée triomphale, en légende, avec les spectacles du "théâtre de masse", où on mimait la révolution en faisant jouer jusqu'à 10 000 personnes. Nikolaï Miaskovski crée en 1924 la symphonie soviétique, dédiée à la révolution, aux accents glorieux mais qui fait entendre aussi les fracas et les souffrances.

Lénine devient une icône.

Mais au tournant des années 30, les artistes ralliés à la révolution se suicideront, fuiront, ou seront amenés à se censurer et à créer sous l'étroit contrôle du parti unique, le parti communiste.

De 1917, il reste un immense espoir de libération, de progrès, de justice sociale, un espoir en grande partie trahi, déçu.

Découvrez aussi "1917, la bande-son d'une révolution"
une série de Françoise Nice

 


 

100 ans après, que reste-t-il de cette révolution russe ? 

"Egalité pour tous", voilà ce que criaient les Russes au moment de la révolution d'octobre 1917. Un siècle plus tard, la Russie qui a connu 70 ans de communisme est devenu l'un des systèmes les plus inégalitaires au monde, une grande puissance où les riches le sont de plus en plus et où les pauvres sombrent dans la misère.

Julien Jeffredo nous emmène à Saint-Petersbourg, où la révolution bolchévique de 1917 semble bien loin. Cette dame est nostalgique de l'époque soviétique : "Les relations entre les gens étaient tout à fait différentes. Je crois qu'on oublie les mauvais côtés : bien sûr, à l'époque, parfois il y avait des problèmes d'approvisionnement pour les produits, les vêtements. Mais imagine-vous quand on trouve, quel bonheur ! On a acheté une voiture avec mon mari et on a eu de la chance parce qu'on a voyagé dans toute la partie européenne de la Russie et on était très bien accueilli. A l'époque, les relations n'étaient pas du tout les mêmes avec les pays baltes ou l'Ukraine."

 

Une Russie à deux vitesses

Le système communiste russe est bien loin. L'égalitarisme intrinsèque au projet révolutionnaire semble aujourd'hui n'être qu'un vague souvenir. Une transition à marche forcée vers la logique de marché et la privatisation a favorisé l’émergence d’une Russie à deux vitesses. D'autant que les mécanismes de redistribution des richesses sont pratiquement inexistants. Ces dernières années, les autorités font tout pour garder l’inflation autour des 3%. Des prix qui augmentent donc, alors que les salaires et les pensions ont été diminués puis plafonnés.

"Le système de protection sociale en Russie est très fragile. C’est un effet structurel. Pour vous donner une idée, les allocations de chômage de base, correspondent à 12 euros par mois et le montant maximal atteint 45 euros par mois. Voilà la fourchette sur laquelle une personne qui a perdu son emploi peut compter comme protection de la part des institutions publiques. Les retraites ont été largement améliorées ces dernières années grâce aux revenus pétroliers et du gaz. Mais cela reste très fragile."

Le pouvoir d'achat des Russes serait en train de chuter, ce que nous confirme Alexandre Bikbov, sociologue et directeur-adjoint d’un centre de recherche à l’Université de Moscou. 

"Dans notre société, à la fin des années nonante, nous avons commencé à expérimenter les notions d’efficacité, d’accélération et de privatisation. Aujourd'hui on change les repères de manière tellement dramatiques qu’on ne se pose plus de questions sur les inégalités, on pose des questions uniquement sur l’efficacité et les performances. Derrière ce discours se cache un tournant encore inimaginable au début des années nonante vers une formule qui marche à peu près de la même façon partout à travers le monde : le privé est meilleur".

La question centrale de savoir quel pourcentage de la population vit sous le seuil de pauvreté suscite débat selon Alexander Bikbov. "Les experts proches du gouvernement cherchent à minimiser les chiffres. Ils parlent de 20 à 30% de la population. Ceux qui basent leurs chiffres sur des données recueillies au-delà des statistiques publiques tablent sur 50 et même 60% de la population. Bien évidemment ce sont surtout les populations régionales qui prennent une place moins favorable au sein de la géographie de l’économie nationale. Ce sont surtout les habitants des petites villes qui sont concernés. "

Dmitry Kuvalin, directeur-adjoint de l’Institut des prévisions économiques, nous confirme cette tendance. "Ces dernières années, les salaires ont diminué de 10%. C'est la population qui a payé pour mettre fin à la crise, pour permettre une reprise de la croissance. C'est classique lors d'une crise, les pauvres s'appauvrissent encore plus et les riches deviennent encore plus riche."

"Il y a bien sûr des différences entre les secteurs et les régions de notre pays. Les villes avec de bons salaires sont Moscou et les villes pétrolières. Celles qui en revanche ont de moins bons salaires, sont celles des régions périphériques de Moscou."

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