La réédition de Mein Kampf : réel danger ou fantasme?

La réédition de Mein Kampf : réel danger ou fantasme?
La réédition de Mein Kampf : réel danger ou fantasme? - © Belga/AFP

Plus qu'un livre, c'est un symbole. Mein Kampf d'Adolf Hitler est sorti il y a quelques jours en néerlandais, dans une version critique recontextualisée, avec des annotations historiques. La version française est attendue courant 2020 et fait déjà polémique. Faut-il rééditer ce livre? Est-il dangereux, ou fantasme-t-on sur sa dangerosité?

 

Que peut-on lire dans Mein Kampf ?

Mein Kampf est un livre fleuve en 2 volumes et 27 chapitres, écrit sur plus de 2 ans.

Ce livre est né du putsch raté de Munich, qui donne lieu à un procès. Ce procès lance la célébrité d'Hitler comme figure politique nationale. Il est condamné à une peine de prison de 5 ans pendant laquelle il décide d'écrire une rétrospective sur son combat politique depuis la fin de la guerre.

Le livre, écrit à robinet ouvert, sans plan établi, est extrêmement difficile d'accès, explique Pieter Lagrou, professeur d'histoire contemporaine à l'ULB. 

Hitler y fait référence à l'actualité politique de l'Allemagne du début des années 20. Il y fait de nombreuses digressions historico-idéologiques.

Hitler n'a pas de formation littéraire, il n'a pas réussi à être admis à l'Académie des Beaux-Arts. C'est un autodidacte qui veut prouver que, malgré son absence de diplôme, il est quand même très érudit. Il cherche à impressionner par sa pseudo-érudition. 

 

Que représente ce livre dans l'imaginaire collectif?

Pour Marie Peltier, historienne, chercheuse et enseignante à la Haute Ecole Galilée, spécialiste des questions de complotisme, le livre représente la haine anti-sémite à son sommet.

Cette republication s'inscrit dans un contexte plus large.
D'une part, les écrits sont depuis plusieurs années accessibles via le web. 

D'autre part, on assiste, notamment en France, à un intérêt nouveau pour certains écrits anti-sémites d'avant-guerre, comme la possible réédition par Gallimard des pamphlets anti-sémites de Céline. On a aujourd'hui dépassé le tabou du 'plus jamais ça', prôné après la deuxième guerre mondiale. 

 

Surestime-t-on sa portée ?

Mein Kampf inspire les néo-nazis d'aujourd'hui, à la fois par le texte et par le symbole, par le contenu idéologique et par l'idée de briser les tabous, de pouvoir réouvrir les vieux dossiers. "Cela peut ouvrir la voie à des choses potentiellement dangereuses politiquement", estime Marie Peltier.

"C'est un document historique, difficilement compréhensible, totalement inapplicable au contexte d'aujourd'hui", estime pour sa part Pieter Lagrou. Il ne croit pas au pouvoir de ce livre, même s'il circule dans les réseaux néo-nazis. Le fait que le texte circule sur des sites qui, eux, sont dangereux comporte bien plus de risques que le livre. Il est important qu'il existe aujourd'hui une version critique du texte.

Le livre sort aujourd'hui parce qu'il est tombé dans le domaine public. Il appartenait avant à l'Etat de Bavière qui ne souhaitait pas de réédition."Si le texte n'est pas réédité par des gens sérieux avec une vraie approche critique, ce sera fait par d'autres avec d'autres objectifs. L'enjeu est donc de devancer cela."

 

A l'époque, quelle a été la portée de Mein Kampf ?

Ce n'est pas le livre qui a lancé la carrière politique d'Hitler, précise Pieter Lagrou. C'est plutôt la carrière politique d'Hitler et son élection au pouvoir qui ont dopé les chiffres de vente du livre, jusqu'à plusieurs millions d'exemplaires.

On offrait par exemple le livre aux jeunes couples qui se mariaient, aux soldats de la Wehrmacht, avec interdiction absolue de le revendre en seconde main...


L'image sulfureuse du livre augmente-t-elle son attractivité ?

Pour Marie Peltier, c'est certain, cela rejoint la question du tabou, de la ligne rouge. "Les lignes rouges sont importantes dans le débat public. Ce n'est pas parce qu'il y a un côté sulfureux et un attrait à cause de cet aspect sulfureux qu'on doit nécessairement faire le choix d'une republication, même avec un appareil critique." 

Elle se demande si c'est parce que le texte est dans le  domaine public qu'on pense à cette réédition ou si c'est plutôt le contexte politique qui le permet.
 

Pourquoi un débat aussi brûlant en France ?

En Allemagne, la première édition critique a suscité un certain débat, car le symbole y est bien sûr très fort. La version néerlandaise n'a par contre suscité aucune controverse ; c'est un public un peu plus âgé et érudit qui achète l'ouvrage.

Pour Pieter Lagrou, la controverse en France a été artificielle et déplacée, comme avec le fait d'accepter de le publier sur internet et pas sur papier. Cet argument lui paraissait plus recevable : est-ce moralement justifié de s'enrichir sur la vente de Mein Kampf ? L'éditeur s'est d'ailleurs engagé à ne pas engranger de bénéfices sur le livre. 

Pieter Lagrou considère qu'il est important de rendre accessible des documents authentiques, en cette époque de fake news.  "Ce passé est là, il faut l'assumer de façon critique et ce n'est pas en limitant l'accès aux sources qu'on sert la cause de la démocratie et de la pensée critique."

Ecoutez l'intégralité du débat

Pour aller plus loin

Le livre de Marie Peltier, "Obsession, dans les coulisses du récit complotiste" paraît aux Editions Inculte.

Pieter Lagrou est co-auteur du livre "Papy était-il un nazi", aux éditions Racines.


 

 

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