La musique klezmer, "rire avec des larmes"

La musique klezmer : rire avec des larmes
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La musique klezmer : rire avec des larmes - © Wikimedia commons

Partons à la découverte d’une tradition musicale si vieille qu’on n’en distingue plus la source exacte : la musique klezmer. La musique klezmer est la musique traditionnelle des Juifs Ashkénazes, les Juifs d’Europe centrale et orientale, dont la langue vernaculaire est le yiddish. Des shtetl du Moyen Âge aux capitales modernes du monde occidental, la musique klezmer a traversé les lieux et les âges, s’enrichissant au contact des cultures qu’elle rencontrait en chemin.

Et ce voyage, on l’entreprend aussi, en compagnie de Joëlle Strauss, violoniste et chanteuse, notamment au sein de l’Astor Klezmer TrioElle donne par ailleurs des conférences sur la culture yiddish et la musique klezmer.

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La musique omniprésente dans la culture juive

Avant la seconde Guerre mondiale, de 11 à 13 millions de personnes parlaient le yiddish dans le monde. Les petits shtetler, datant du Moyen Âge, se situaient en Europe de l'Est, là où les communautés juives vivaient, dans l'actuelle Pologne, Russie, Moldavie, Ukraine, Roumanie, Estonie...

Plus ou moins deux tiers des 3 millions de Juifs de Pologne vivaient dans des shtetler en 1931. On peut imaginer un tableau de Marc Chagall, avec ses petites maisons en bois vétustes où la vie passe au rythme de fêtes juives, avec les bougies de shabat, les prières, les ruelles, les petits métiers, les synagogues, sans oublier la marieuse qui cherche le meilleur parti. Le mariage est d'ailleurs un des thèmes principaux de la musique klezmer.

Les musiciens, les klezmorim, étaient des baladins, des musiciens ambulants, on était klezmer de père en fils. Les femmes n'avaient pas le droit d'être klezmer et de sortir en public. On se formait sur le tas. Ces hommes avaient un statut ambigu :

D'un côté, ils étaient considérés comme des mendiants, ils étaient pauvres, peu éduqués, peu pratiquants. Ils menaient une vie de voyage et de rencontres, loin de l'autorité unique des rabbins.

Mais d'un autre côté, ils étaient admirés et parfois très célèbres. Ils parcouraient l'Europe, jouaient de ville en ville pour animer les fêtes, les bar mitsva, l'inauguration de synagogues, les circoncisions,... et surtout les mariages.

La musique est toujours omniprésente dans la culture juive et fait partie intégrante de tous les moments importants d'une vie.

 

L'âme juive dans la musique

A l'époque biblique, la musique instrumentale accompagnait le culte mais elle a été abolie en signe de deuil après la destruction du second temple de Jérusalem en 70. C'est seulement au Moyen Âge qu'elle est revenue pour accompagner les fêtes joyeuses du judaïsme.

Comme la langue yiddish s'est nourrie des langues parlées sur les territoires de la diaspora juive, la musique klezmer s'est nourrie des pays dans lesquels les klezmorim se produisaient : on y retrouve des bulgares, des danses roumaines, du jazz, du tango et même des sambas en yiddish.

Les instruments de base du klezmer étaient le violon, la flûte, souvent le piccolo, le cymbalum et le violoncelle. La clarinette n'est arrivée que vers la 2e moitié du 19e siècle.

Certains airs ressemblent parfois fort à la musique tzigane, roumaine ou bulgare, mais dans la musique klezmer comme dans la langue yiddish, l'âme juive est présente, avec ce mélange de joie et de tristesse qu'on peut résumer en Lachen mit tränen, Rire avec des larmes.


Les Etats-Unis et le jazz

A la fin du 19e siècle, des millions de Juifs fuient les persécutions en Europe, ils partent vers New York et Buenos Aires. Le klezmer se pare alors de nouvelles couleurs.

A New York, sur la Seconde Avenue, ils recréent un véritable shtetl où on ne parle que le yiddish. On y joue 20 à 30 spectacles, en yiddish chaque soir, entre théâtre et music-hall, qui déborderont peu à peu des quartiers juifs pour gagner d'autres villes.

Depuis le 16e siècle, des paroles s'étaient ajoutées au répertoire klezmer instrumental. D'abord chantées par des hommes, avec le music-hall yiddish, on assiste à une véritable starification des interprètes féminins et masculins. Un véritable star system, digne de Hollywood, se met en place.

Avant la Seconde Guerre Mondiale, le jazz bat son plein aux Etats-Unis, il influence considérablement la musique klezmer et le chant yiddish. Ce sont principalement des Juifs qui tiennent l'industrie du jazz, parce que les Blancs ne veulent pas produire les rythmes jazz noirs. Ella Fitzgerald, Louis Amstrong, Ray Charles, Frank Sinatra ont tous chanté des chants yiddish. Le tube jazz de 1938 est un chant yiddish : Bei Mir Bist Du Shein.


L'Argentine et le tango

L'autre grand pôle d'immigration est Buenos Aires, à partir des années 1880. Le gouvernement cherche à peupler ses terres. L'immigration massive des Juifs en Argentine correspond à la naissance du tango. Les Juifs, Italiens, Espagnols, Français... logeaient dans les bas-fonds de la ville, où on pouvait entendre autant du tango que du klezmer. Des tangos sont composés en yiddish.


Après la guerre

Après la Shoah, le peuple juif devait se reconstruire. En Israël ou ailleurs, les Juifs voulaient reconstruire une nouvelle vie. Le désir de beaucoup d'entre eux était l'assimilation, ils ne parlaient plus le yiddish à leurs enfants. Pour d'autres, c'est le sionisme qui a prévalu.

Après toutes les souffrances vécues en Europe, l'oubli du passé a signifié l'abandon du yiddish. L'hébreu est devenu la langue d'unité de la communauté juive. Même les stars musicales du klezmer ont succombé à la mode musicale israélienne. La nouvelle musique était le rock 'n roll, attrayante pour une jeunesse qui ne demandait qu'à s'amuser.

Depuis les années 70, on assiste à une renaissance de la musique klezmer, partie des Etats-Unis pour inonder l'Europe. Aujourd'hui, en termes de style, tout est permis. Mais avec un fil rouge : l'âme juive !

Ecoutez ici la grande aventure de la musique klezmer

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