"La mort des enfants nous apprend que rien ne nous est dû" - Jean-Michel Longneaux

Penser le deuil
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Que dit le deuil à propos de nos vies ? Comment recommencer à vivre après avoir vécu cette douloureuse expérience ? Que peut la philosophie ? Et que peut Dieu ?

Ces questions, Et dieu dans tout ça ? les explore en compagnie du philosophe belge Jean-Michel Longneaux. Il est chargé de cours à l’Université de Namur. Il est aussi conseiller en éthique dans le monde de la santé et de l’éducation.

Mardi prochain, le 26 septembre, à Bruxelles, il va ouvrir la septième saison des “Mardis de la Philo” avec un cycle de conférences qui a pour titre : “Approche philosophique du deuil”.

A l’origine de toutes les philosophies qui nous reconduisent à l’essentiel, il y a toujours une épreuve, et si possible, une épreuve communément partagée par le plus grand nombre, une épreuve qui, loin d’être anecdotique ou liée aux circonstances hasardeuses de la vie, touche à l’humaine condition à laquelle personne n’échappe. Le deuil est cette expérience privilégiée. Que nous enseigne cette expérience sur ce que nous sommes en vérité, quand les masques sont tombés et que la vie semble nous avoir tout pris ? Que reste-t-il alors de nous ?

A quoi servent les rites ?

Beaucoup dénoncent la disparition des rites : on ne s'habille plus de noir, on ne dresse plus la maison en noir, on n'arrête plus les horloges... Mais est-ce qu'on peut vraiment parler de rites ? Ou serait-ce plutôt du folklore ?

Un rite est en réalité un geste technique qui véritablement transforme la personne endeuillée. 

"Un rite n'a de sens qu'en rapport avec des représentations du monde, qu'on peut appeler mythes ou croyances, explique Jean-Michel Longneaux. Pour ceux qui y adhèrent, ce sont des vérités, des certitudes. Celles qui sont partagées en Occident par la collectivité, c'est la science, l'économique et la justice. Normalement dans toutes les cultures, il y a une quatrième certitude : c'est la religion. Sauf que chez nous, la religion a perdu ce statut et a été reléguée dans la sphère privée."

Nous devons par conséquent trouver les rites dans les trois premières certitudes, par exemple la science : l'ordonnance que le médecin nous délivre suite à un décès montre que nous sommes endeuillés. C'est notre façon à nous d'exister comme endeuillés, comme ne participant plus temporairement à la vie collective. C'est la déclaration du médecin qui fait office de rituel. 

Nous avons donc toujours des rites qui disent notre souffrance, notre peine. Et heureusement car une société sans rites est une société qui meurt : il n'y aurait plus aucun discours, plus aucun langage, plus aucune pratique qui permettrait de dire notre souffrance et d'en faire quelque chose éventuellement avec la collectivité.

Car le deuil a clairement besoin d'être ritualisé. "On sait que tous ceux qui ne recourent pas à un langage pour socialiser leur souffrance, seront tôt ou tard à ramasser à la petite cuillère."

Le deuil ne peut pas se vivre seul. Le chemin le plus court de soi à soi passe toujours par un autre.

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Le deuil, c'est un travail psychologique et social par lequel un individu meurt à ce qu'il n'est plus pour renaître à ce qu'il est devenu.

C'est la définition du deuil que nous donne Jean-Michel Longneaux. "Travail" voulant dire qu'il y a des choses à faire, "psychologique" car on le fait en tant qu'individu, personne ne peut le faire à notre place, et "social" car on doit passer par les autres pour faire son deuil.

"Un individu meurt à ce qu'il n'est plus". 
Il faut d'abord se demander de quoi on fait le deuil. On l'explique souvent par un événement extérieur qui fait qu'on perd quelque chose (travail, santé...) ou quelqu'un (décès, rupture amoureuse, départ des enfants....). Or le problème du deuil, c'est que la peine n'est pas dans la chose perdue mais elle est en nous. Il y a avec la perte quelque chose en nous qu'on ne peut plus maintenir en vie, que ce soit un emploi, un partenaire, un enfant. Il faut se demander : qu'est-ce qui est encore vivant en moi, que je voudrais encore maintenir en vie mais que je ne peux plus ? Ce qui me hante encore lorsque je suis confronté à un deuil, c'est ce que j'ai été et que je voudrais bien continuer à être : je voudrais continuer à être le conjoint, le parent, le travailleur... Il faut ramener la personne à elle-même et dire : Ce qui est en souffrance, c'est vous, ce que vous devez perdre, ce n'est pas l'autre, il est déjà parti, c'est ce que vous avez été et que vous aimeriez continuer à être. C'est mourir donc à ce qui n'est plus.


"Pour renaître à ce qu'il est devenu". 
Le but d'un deuil n'est pas de faire un chemin de croix. Il peut même parfois se passer dans la joie. Un mariage c'est un deuil : c'est un rite au cours duquel on meurt à l'enfant qu'on n'est plus pour devenir le conjoint de quelqu'un. Bien sûr un deuil est souvent triste, mais son but est de nous faire renaître et continuer à vivre malgré les cassures de notre existence, continuer ou recommencer à être heureux. Le but du deuil est positif évidemment.

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Que peut la philosophie face à la perte ?

Elle ne sert à rien en cas de deuil, nous dit Jean-Michel Longneaux. Mais c'est peut-être le marche-pied qui permet de s'en sortir, de mettre des mots sur son mal-être. La philosophie ne sert qu'à ça finalement.

Que peut Dieu ? Ce que révèle la mort d'un enfant, c'est que rien ne nous est dû. C'est facile d'attaquer les autres, le médecin, Dieu, d'invoquer l'injustice. Pourquoi avons-nous ce sentiment d'injustice ? C'est parce que nous avons ce désir en nous que des choses doivent nous être dues dans la vie. Certains parents disent : "Il était dû à mon enfant de vivre et il m'était dû de voir mon enfant me survivre."

Ce désir a-t-il une validité ? "La mort des enfants nous apprend que rien ne nous est dû. Plus on apprend à aimer cette vie qui est incertaine et peut tout nous reprendre, plus on peut être heureux. Plus on veut que tout nous soit dû, plus on se barricade, on se blinde et au moindre accroc, on part dans un délire qui n'a rien à voir avec Dieu bien sûr."

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Comment recommencer à vivre ?

On ne peut faire un deuil qu'en acceptant de souffrir.

Il faut s'autoriser à vivre, jusque dans les yeux des autres, la fuite de la réalité, le déni, la colère ou la violence, la dépression.

Mais jusqu'où laisser quelqu'un se mettre en danger ? Quand on veut aider, il faut commencer par laisser la personne souffrir. Et selon les personnes, peut-être attendre ou peut-être intervenir.

Bien des comportements que nous avons sont ambigus, le fait d'entretenir une relation avec une personne disparue, par le spiritisme par exemple, fait partie du déni, du désir de demeurer le conjoint ou le parent. Cela peut être un deuil raté mais cela peut être aussi une bonne façon de négocier son deuil, avec une phase de marchandage.

Jean-Michel Longneaux évoque les règles du jeu de la vie. "Vivre, c'est accepter de souffrir et donc accepter fondamentalement le deuil car nous sommes des êtres qui vivent dans le temps. Le temps passe et il faut accepter que les bonheurs que nous avons vécus ne soient plus que du passé. C'est terrible de voir des gens s'enfermer dans des bonheurs passés. Jouer le jeu de la vie, c'est jouer le jeu du renouvellement de la vie, du temps qui passe."

Nietzsche dit : "Le deuil est la faculté d'oubli".

C'est la faculté de remettre au passé ce qui appartient au passé et de pouvoir par conséquent continuer à rester ouvert à l'avenir.

 

Ecoutez cet entretien essentiel

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VIDEO - présentation des “Mardis de la Philo

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