La magie de la couture: avoir un génie créatif et atypique

Le monde de la mode est en deuil, une fois de plus. Emanuel Ungaro a rejoint l’autre monde. Ceux qui l’ont connu auront une petite pensée émue. Feront son éloge funèbre. Puis on tournera la page, comme pour tous les humains. Ceci étant, il y a plus à dire à propos d’Emanuel Ungaro : sa vie, d’une certaine façon, est l’histoire même de la création artistique, dans les hauts comme dans les bas.

Car c’est de la façon la plus humble que tout a commencé : issu d’une famille ayant erré à travers l’Europe, il a commencé par apprendre le métier de tailleur, comme tant d’autres petites gens naguère. Surtout, il avait ce que l’on n’apprend pas et qui fait toute la différence dans l’univers de la mode : un génie créatif. Certes, le mot trop souvent utilisé de génie est usé jusqu’à la corde ; plus que je ne sais quel trait métaphysique, il s’agit avant tout de l’aptitude à concentrer toutes ses forces sur un sujet donné. De faire comme le font certains autistes, avec leur centre d’intérêt spécifique.

L’univers de la haute couture a en effet un secret : un peu à l’image d’une ruche qui ne peut exister sans sa reine, chaque maison de couture, pour vivre, a besoin d’un personnage atypique hautement créatif et totalement dévoué à sa passion. Sans cette personne, rien ne marche. Aucun stratagème marketing ne saurait y suppléer.

 

 

Dès lors, le défi existentiel des maisons de haute couture est de dénicher ces personnes atypiques. La tâche est d’autant plus compliquée qu’il n’existe aucun algorithme pour les dépister, encore moins pour faire le tri entre les créatifs authentiques et ceux qui cherchent vainement des idées dans l’alcool et la drogue.

L’histoire d’Ungaro pourrait en être un cas d’école : parti de rien, marginal par ses origines et bizarre par sa manière d’être, il devint l’âme d’une nouvelle maison de couture.

Et c’est là que la médaille se retourne : la créativité ne s’institutionnalise pas. Au départ d’Ungaro du fait de l’âge, nul n’a su lui succéder et sa maison alla de déconvenue en déconvenue, devenant l’ombre d’elle-même. L’histoire des arts est semblable aux récifs coralliens, ces magnifiques structures aux dimensions qui passent l’entendement humain, patiente œuvre séculaire d’invisibles petits êtres pas comme les autres. Cependant, l’oeuvre qui arrache notre admiration est déjà posthume, comme venue de l’au-delà.

D’une certaine manière, la magie de la haute couture est semblable à celle de Noël : œuvre d’un petit d’homme atypique, son suave parfum perdure à travers les siècles.

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