La littérature a-t-elle un sexe ?

"Je trouve que le langage est symbolique. Il faut se désigner par un féminin, comme au Moyen-Âge où on était une venderesse, une tisserande... Et tout à coup, aujourd'hui, par un réflexe frileux dans les professions de prestige, le féminin ne passe plus. On est agricultrice mais on est écrivain, dès qu'on monte en grade. Dans les domaines de la langue et du pouvoir, les hommes s'accrochent à leur place et refusent d'ouvrir la porte aux femmes complètement".
Voilà ce que disait Benoîte Groult en 1994 , qui demandait qu'on l'appelle 'écrivaine' et pas 'écrivain'.
 

La littérature a-t-elle un sexe ?

C'est l'un des sujets débattus lors de la Nuit des Ecrivains,
à Passa Porta le 6 novembre dernier,
entre Laurent Gaudé, Abdellah Taïa, Joy Sorman,
Geneviève Damas, Antoine Wauters et Caryl Férey.
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Joy Sorman est considérée comme un écrivain féministe depuis la publication en 2005 de Boys, boys, boys. C'est une auteur du corps. Ecrivaine ou écrivain, pour elle, le combat féministe n'est pas le plus urgent à cet endroit-là. Mais elle estime que la littérature n'a pas de sexe. "Il n'y a pas de motif féminin ou masculin. Mais on ne peut pas nier qu'on écrit à partir de son propre corps, de sa propre histoire. "
 

Geneviève Damas, quant à elle, préfère le mot écrivain. "Depuis toute petite, mon père me dit : "Tu feras ton droit comme un homme". J'ai 4 frères, plein de cousins, je viens chercher le nom des hommes".
 

"Les milieux littéraires sont hyper blancs et dominés par les hommes", constate Caryl Férey en évoquant le monde de l'édition. "Il y a toujours de la domination : la domination masculine, raciale,... ça me désole."
 

L'incarnation physique avant tout

Antoine Wauters essaie de décloisonner les choses. "On écrit quand même avec notre corps qui a une identité. Dans notre travail d'écrivain, l'important est de pouvoir passer d'une peau à une autre, d'une identité à une autre d'un âge à un autre, d'un état à un autre, et donc d'être tour à tour enfant, très vieux,... ou de rejoindre un état minéral ou végétal. Ça implique une écoute, une patience, un positionnement, une certaine lenteur. Ça permet de dépasser la question des genres dans ce qu'elle a de super figé, figeant et quand même parfois un peu pénible."
Son prochain livre a pour thème le changement de sexe. "J'ai envie de construire un texte qui tienne la route pour parler de ces choses-là. Ce n'est pas un point de vue masculin, mais celui du gars qui passe son temps à écrire et voudrait que ça puisse ouvrir des brèches."
 

Abdellah Taïa rattache son écriture à son enfance dans un cercle très féminin : "Quand j'écris, il y a toujours l'écho en moi de ce que j'ai vécu avec mes soeurs, les voix de mes soeurs. Ce qui m'a incité à devenir écrivain, c'est la voix des femmes autour de moi. La voix de ma tante, prostituée pour sauver sa famille de la pauvreté et qui a continué toute sa vie une forme de transgression naturelle, acceptée par la famille.(...) Au fond de moi, l'écriture, même si je suis masculin, c'est la voix de cette femme analphabète."

"Le corps masculin porte en lui les voix féminines et cette histoire de figer une identité dans des limites déterminées par telle ou telle époque, est quelque chose que je trouve assez pauvre. Et l'écriture ne devrait pas être dans la limitation politique de telle ou telle identité, bien au contraire."
 

Tous les livres de Joy Sorman tournent autour du corps : " Je me pose toujours la question de l'incarnation physique beaucoup plus que celle du sexe. (...) Mais on ne se débarrasse jamais complètement de ses pulsions féministes. Je fais un signe vers l'histoire des femmes, vers le fait que le corps féminin est le corps qui a été maltraité, enfermé, nié, brûlé, violé depuis le Moyen-Âge et c'aurait été un déni énorme de l'histoire que de ne pas incarner cette malédiction dans le féminin."
 

Pour Laurent Gaudé, c'est un des grands plaisirs de l'écriture de pouvoir plonger dans l'autre partie du monde, celle que l'on n'est pas. "Il y a quelque chose de la satisfaction de ne plus être dans la petite limite qui est la nôtre, dans l'unicité de nos vies, quelque chose de l'ordre de l'affranchissement." (...) "Ce premier franchissement dans mon cas personnel a été progressif. Le franchissement de cette limite-là est passionnant, vertigineux, c'est un grand plaisir des possibles de l'écriture. La question de la domination ne se pose dans le fait de donner ou pas sa voix à des femmes, mais dans la structure de la forme, au sens où la voix des femmes est limitée, écrasée par un discours surplombant ou machiste. La parole est plus subversive dans le roman quand elle est féminine, parce qu'elle nous bouscule davantage puisque nous vivons dans des sociétés qui ont encore beaucoup à voir avec la domination masculine."

L'écriture inclusive :
une piste vers plus d'équité ?

On parle beaucoup d'écriture inclusive, qui permettrait au masculin de ne pas systématiquement l'emporter. "Il y a des défis plus importants à mes yeux, affirme Geneviève Damas, ce n'est pas dans mes priorités du moment."

Pour Laurent Gaudé, ce serait faire entrer dans un livre qui se veut de la littérature des enjeux sociétaux. Il fait le parallèle avec l'orthographe. "L'écriture n'a rien à voir avec l'orthographe, elle a à voir avec la syntaxe, la mélodie de la langue, l'énergie. L'écriture inclusive, ce serait la même chose, faire un objet policé pour le rendre plus harmonieux au regard de tous, et ce n'est pas ça qu'on fait."

Ecoutez ici l'intégralité des débats de La Nuit des Ecrivains. 

(La littérature a-t-elle un sexe ? apparaît en 3e heure, après le JP)

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