La lettre d'adieu de Virginia Woolf à son mari Leonard Woolf

Dans " Vous avez du courrier ! " de Romain Detroy, on se penche sur une lettre de suicide datée du 28 mars 1941. Le genre de courrier qu’on préférait ne jamais recevoir, mais c’est tout de même intéressant de s’y pencher parce que ces lettres de suicide nous éclairent souvent sur l’état d’esprit et sur les motivations de la personne qui met fin à ses jours. Un exemple particulièrement parlant est celui de Virginia Woolf, immense femme de lettres anglaise, à qui l’on doit les romans Ms Dalloway, Orlando ou Les Vagues. Des œuvres qui ont marqué le XXᵉ siècle grâce à leur modernité.

 Sa lettre d’adieu commençait avec ces mots : "Dearest, I feel certain that I'm going mad again."

Les textes de Virginia Woolf sont d’une grande modernité. Elle est l’une des premières à s’intéresser aux sentiments des personnages plus qu’à leurs actions ; elle invente aussi de nouvelles formes de narration, par exemple Les Vagues sorti en 1931 est un ensemble de monologues plutôt qu’un roman à proprement parler ; et enfin et surtout, elle abordait des thèmes novateurs pour l’époque comme la place de la femme dans une société essentiellement dominée par les hommes.

Le 28 mars 1941, Virginia Woolf quitte à pied sa maison du Sussex, au sud de Londres, elle laisse le village de Rodmell derrière elle, elle traverse les champs jusqu’à la rivière la plus proche, elle remplit ses poches de lourdes pierres et lentement se laisse couler jusqu’à disparaître. Quand son mari Leonard Woolf rentrera chez eux ce même jour, il découvrira une lettre d’adieu bouleversante :

" Mon chéri, j’ai la certitude que je vais devenir folle à nouveau : je sens que nous ne pourrons pas supporter une nouvelle fois l’une de ces horribles périodes. Et je sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix et je ne peux pas me concentrer. Alors, je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as été pour moi ce que personne d’autre n’aurait pu être. Je ne peux plus lutter davantage, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. Et tu travailleras, je le sais. "

La plupart des psychiatres contemporains pensent qu’elle souffrait de trouble bipolaire, une maladie mentale avec des épisodes de dépression et d’excitation, mais d’autres auteures, comme Viviane Forrester ou Virginie Despentes estiment qu’en fait elle n’était pas folle du tout, qu’elle avait simplement des accès dépressifs comme nous pouvons tous en avoir, et elles rappellent que Virginia Woolf est loin d’avoir eu une vie facile, beaucoup de ses proches sont décédés quand elle était jeune, et elle a été très amoureuse de plusieurs femmes, ce qui était encore très mal perçu à l’époque et qui lui a donc causé beaucoup de peine. Par exemple, la correspondance entre Virginia Woolf et Vita Sackeville-West, une autre romancière qui deviendra son amante, et dont elle s’inspirera pour écrire Orlando en 1928, une longue épopée dans laquelle le héros devient une héroïne, est magnifique.

Il n’empêche que Virginia Woolf aimait énormément son mari. Leonard Woolf a véritablement tout fait pour sa femme, il a fondé la maison d’édition Hogarth Press avec elle et pour elle en 1917 ; il l’a emmenée vivre loin de l’agitation de Londres pour essayer qu’elle souffre moins ; et surtout, surtout, il a eu la grandeur de s’effacer devant le talent de sa femme. Il était écrivain lui aussi, mais il savait que Virginia était plus talentueuse et il a préféré que ce soit elle qui soit mise en avant, ce qui est tout de même un geste d’amour assez absolu. Et c’est ce qui fait dire encore à Virginia Woolf, dans sa lettre du 28 mars 1941 :

" Si quelqu’un avait pu me sauver, cela aurait été toi. Je ne sais plus rien si ce n’est la certitude de ta bonté. Je ne peux pas continuer à gâcher ta vie plus longtemps. Je ne pense pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l’avons été. "

Après avoir fait son deuil, Leonard Woolf se replongera dans l’écriture et passera plusieurs années de sa vie à compiler et publier les journaux de son épouse. Plus de 75 ans plus tard, l’œuvre et la vie de Virginia Woolf continuent d’inspirer bon nombre d’artistes, comme le musicien Max Richter, compositeur des séries télévisées Black Mirror et The Leftovers ; il a sorti " Woolf Works " au début de l’année, un album basé sur les romans de Virginia Woolf, avec une sublime chanson d’une vingtaine de minutes, dans laquelle est récitée sa fameuse lettre d’adieu.

Il y a quelques années, Patti Smith écrivait ceci sur Virginia Woolf dans le Magazine littéraire : " Virginia a pris sa décision en toute conscience, elle ne s'est pas précipitée vers la rivière, elle y est entrée résolue. Elle a choisi de mettre fin à sa vie comme elle l'avait menée, en esprit libre et indépendant. "

 

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