La galanterie, éternel sujet de polémique

La galanterie : bien plus qu’une affaire mondaine ? 
La galanterie : bien plus qu’une affaire mondaine ?  - © AFP

Comment la galanterie, idéal social de distinction sous l’Ancien Régime, est-elle devenue un sujet de polémique qui défraie régulièrement la chronique ? Traversons les siècles en compagnie d’Alain Viala, professeur émérite à l’université Sorbonne-Nouvelle-Paris-3 et à l’université d’Oxford.

Il est l’auteur de La galanterie – Une mythologie française aux éditions Seuil, coll. La couleur des idées.

La galanterie se développe spécialement en France, mais elle touche à des questions qui concernent l’ensemble des cultures à travers l’Occident et le monde entier. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, elle n’est pas morte.

Sa définition varie selon les dictionnaires. Elle a en tout cas fait l’objet de quatre siècles de débats et cela continue aujourd’hui. Un débat relatif à trois domaines, selon Alain Viala :

  • la civilité, le savoir-vivre, la politesse
  • un style artistique
  • les relations entre hommes et femmes, les relations amoureuses.
     

Aux origines de la galanterie

Il faut remonter au milieu du 17e siècle pour voir la galanterie se développer. Au sortir de la guerre civile, la France a besoin de nouvelles élites, pour remplacer les leaders de l’aristocratie et de l’Eglise dont on ne veut plus. Elle les cherche dans les milieux de la culture et de l’esprit.

Au même moment, se développe une revendication féminine de droit à la parole. Les deux se conjuguent pour donner un nouveau style de vie appelé le style galant.

Le galant homme et la galante dame du 17e s sont des gens distingués, spirituels, dignes de confiance et attentifs à autrui. A ne pas confondre avec un homme galant, qui est un séducteur, ou une femme galante, qui est une séductrice, voire pire.

« Ce sont des gens d’honneur, qui font preuve d’esprit, et qui sont agréables dans la mesure où ils s’intègrent socialement par leurs capacités à se montrer attentifs à autrui et donc à plaire au meilleur sens du terme », précise Alain Viala.

Les gens qui adoptent le style galant sont peu préoccupés par les questions religieuses car ils cherchent à bien vivre ici-bas, dans l’agrément de ce monde. Ils sont donc suspects aux yeux des autorités religieuses et de bon nombre de catholiques. Il ne s’agit pas d’une opposition philosophique, mais d’une opposition d’attitude.


Le style de la cour

Le style galant est omniprésent de 1650 à 1750, en littérature, mais aussi en musique, avec Lully et Rameau, en peinture, avec Watteau, Fragonard, Boucher, en danse, en arts décoratifs. Il devient aussi un instrument politique : Louis XIV l’adopte et l’incarne. Il dansera par exemple le personnage du galant dans 'Le ballet de la galanterie' et il organisera plus tard 'Les plaisirs de l’île enchantée, fête galante offerte par le roi'Le style galant devient le style de la cour de France quand elle célèbre sa joie de vivre dans la paix et dans la postérité.
 

De la galanterie au libertinage

Au milieu du 18e s, on finit par confondre galanterie et libertinage, avec une bonne dose de misogynie. Les catholiques rigoristes, hostiles au style galant, se mettent à utiliser la connotation péjorative. Les opposants à Louis XIV suivent. Comme l’écrit Voltaire : « Le sens positif du mot s’est perdu, et c’est dommage. Aujourd’hui, ce n’est, par euphémisme, qu’un moyen de désigner le libertinage ».

La révolution française marque une césure. A partir de 1789 en effet, la production galante dans les arts et le savoir-vivre baisse fortement. Le style galant est vu comme une marque de l’Ancien Régime, qu’on rejette. Le sérieux révolutionnaire cherche davantage les références romaines.

Par ailleurs, la bourgeoisie renforce le dispositif d’alliance, ou mariage arrangé, pour ménager les fortunes. Alors que la galanterie suppose un dispositif d’élection où les deux partenaires se choisissent. La galanterie est vue comme la séduction, la drague, avec l’obsession de la femme galante, séductrice, qui croque les fortunes.

Inspiré par Jean-Jacques Rousseau, hostile à ce style galant, le rigorisme viril des révolutionnaires se traduit par de la misogynie envers les femmes, y compris pendant la Révolution lorsqu’elles essaient de faire valoir leurs droits.

Après 1815 et la restauration de la monarchie, le mythe se divise. Les nobles émigrés n’osent pas afficher le retour du style galant et participent à la pudibonderie ambiante pour s’aligner sur la bourgeoisie. La galanterie se réveille du côté populaire. On se met à appeler 'œuvres galantes' les activités de prostitution, notamment autour du palais royal.

Après 1830, quelques intellectuels et artistes s’emparent de l’art galant comme un moyen de défier la bourgeoisie. L’actrice est l’illustration de la femme galante, de la prostituée.

La bourgeoisie industrielle et bancaire de l’Empire a besoin de trouver ses signes culturels. Elle va puiser entre autres parmi le style galant et va pratiquer la collection artistique comprenant des pièces de la tradition galante. Verlaine publiera le recueil de poésie 'Les fêtes galantes' en 1869.

En 1870, la France perd la guerre contre les Prussiens. On met la défaite en partie sur le compte de la galanterie et donc de la corruption morale. La compensation à la défaite se traduit par la recherche d’une musique propre au style et à l’âme française. Debussy par exemple adapte les poèmes de Verlaine et invente le modèle de la mélodie galante comme le modèle du génie français en musique, avec une revendication nationaliste.

Au moment de la première guerre mondiale, on glisse du côté de la mélancolie. On pense que l’esprit français s’est perdu. La galanterie est désenchantée. La France de l’entre-deux-guerres ne regarde plus l’héritage galant avec plaisir et enthousiasme mais avec mélancolie, malgré les années folles, période d’intense activité culturelle et artistique.
 

Le féminisme et la galanterie peuvent-ils s’entendre ?

Au milieu du 20e s, féminisme et galanterie se trouvent en conflit. Les militantes féministes estiment que certains hommes utilisent la référence galante pour affirmer leur domination sur le mode doux, signifiant que la femme est faible. Gisèle Halimi par exemple rejette la galanterie comme une forme de domination masculine : «… parce qu’elle est dissymétrique, inégalitaire. Si on voit un jour une galanterie égalitaire, je ne la rejetterai pas. »

De nos jours, les débats continuent. Le besoin de civilité et de politesse existe toujours. On assiste à un détournement de la galanterie dans sa version bourgeoise, par exemple dans les écrits de la Baronne de Rothschild, note Alain Viala. Mais la musique galante, la peinture galante continuent à attirer les foules. Le patrimoine de la distinction française reste très présent.

Ecoutez Alain Viala dans Un Jour dans l’Histoire

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