La désobéissance acquiert de la valeur en fonction de la cause défendue

En ces périodes de contrôles, de mesures, de menaces et de peurs, quel sens donner à la désobéissance ? Comment comprendre l'irrévérence, la révolte, la rage et l'insoumission ?

Afin de répondre à toutes ces questions, l'association Assembl'âges organisait récemment À quoi obéit celui qui désobéit ?, un colloque consacré à la désobéissance. Jean-Michel Longneaux, docteur en philosophie, chargé de cours à l'UNamur en était l’un des invités. Il nous explique ce que représente la désobéissance aujourd’hui. 

 

Jean-Michel Longneaux distingue deux types de désobéissance

La désobéissance civile, qui s'exerce par rapport à une loi, dans le but de promouvoir une autre loi qu'on estime plus juste.

La désobéissance individuelle, dont parleraient davantage les psychanalystes. Elle est souvent positive. Chacun d'entre nous, pour devenir le sujet de son existence, de ses désirs, pour devenir quelqu'un d'autonome, quelqu'un qui veut, a dû se distancier de ses parents, souvent à travers la désobéissance, le fait de dire non. 
 

Souvent on vante la désobéissance au nom de la liberté. Le problème, c'est qu'on tombe alors vite dans cette question : la liberté c'est quoi ?

On dira que la liberté c'est agir sans raison particulière qui nous détermine, sans contrainte, c'est agir par soi-même. Mais sommes-nous capables de poser un geste sans que rien ne nous pousse à le faire, de manière absolument libre ? En fait quelqu'un qui ne serait motivé par rien, qui serait absolument libre, ne subissant aucune cause extérieure, c'est quelqu'un qui ne poserait aucun choix en réalité. Ça veut dire que quoi qu'on fasse dans la vie, on est toujours déterminé.

"Il y a des formes de désobéissance effectivement. Les revendiquer au nom de la liberté, c'est de la pure idéologie. Si on veut comprendre la révolte de quelqu'un, il faut toujours se demander : au nom de quoi va-t-il désobéir ?"

Il y a une forme de noblesse dans la désobéissance de Rosa Parks ou d'Antigone

On désobéit toujours pour des raisons particulières. Ce qui fait que la désobéissance ou l'obéissance va devenir noble ou au contraire scandaleuse, c'est ce au nom de quoi elles interviennent. Les terroristes de l'Etat islamique, par exemple, eux aussi se révoltent et disent non à la société, à ses lois et à sa morale. "Cette forme de désobéissance est scandaleuse et puis c'est tout", affirme Jean-Michel Longneaux

Le fait de désobéir en soi n'a aucun sens, aucune valeur morale; elle acquiert de la valeur en fonction de la cause qui est défendue.

Le problème que nous avons aujourd'hui, c'est qu'on peut se demander s'il y a encore dans nos sociétés des causes qui sont des causes communes, c'est à dire des valeurs, des idéaux que nous partagerions tous et qui seraient telles que nous comprendrions que les gens désobéissent, et qu'on aurait même envie de désobéir soi-même.

Avons-nous encore un idéal commun ? "On a tendance à penser que c'est chacun pour soi, que c'est chaque communauté pour elle-même."

Avons-nous encore le sens de ce qui est juste pour l'ensemble des humains ? "J'ai l'impression qu'à l'heure d'aujourd'hui, c'est plutôt la cacophonie."

 

La désobéissance demande du courage

Tant qu'on est dans la peur, on est forcément esclave, nous dit Jean-Michel Longneaux. "Celui qui n'a plus peur d'avoir des ennuis, de passer par la prison, en dernier recours de mourir, celui qui n'a plus peur des conséquences de ses actes, alors il peut acquérir cette capacité de désobéir, de dénoncer et éventuellement de combattre. Pour la plupart d'entre nous, on veut bien s'indigner. Mais de là à bouger, à se mettre en danger, non évidemment."

"Donc dans la désobéissance, il y a une dimension de courage indéniablement, ou d'inconscience ou de folie. On y va, tellement c'est important de dénoncer et de manifester. "

La différence entre indignation et désobéissance, c'est le passage à l'acte. La désobéissance, c'est : je me mets en danger, je ne fais pas ce que je suis censé devoir faire et je m'obstine. C'est une forme de combat, mais quand on parle de désobéissance civile, c'est un combat sans violence.

 

Et l'esprit critique ?

Pour Jean-Michel Longneaux, promouvoir la pensée critique est une bonne chose, mais on ne peut être critique que si on a une opinion, une vision du monde. "Une critique n'est constructive que si j'ai d'abord une conception de ce qui est juste, une connaissance de ce qui est juste, et alors je peux dire non et expliquer pourquoi je dis non."

Il faut aider les enfants à être sujets de leur existence, mais il faut d'abord leur apprendre à connaître et comprendre le monde et la justice. Or souvent, on veut critiquer sans même savoir. Ce sont alors des critiques un peu vides, qui rejoignent l'indignation.

 

Sommes-nous moins libres qu'autrefois ?

Ne condamne-t-on pas notre société actuelle au nom d'un idéal de liberté qui de toute façon ne se vivra jamais, car il y aura toujours des contraintes ?

"La question n'est pas tellement de savoir comment être libre dans notre société, mais de savoir ensemble quelles sont les contraintes, les lois du vivre ensemble qu'on est prêt à se donner, explique Jean-Michel Longneaux. On ne doit pas accepter tout et n'importe quoi comme contraintes, mais l'idée n'est certainement pas de désobéir pour supprimer toutes les contraintes. Il faudra bien par exemple que ma liberté respecte la liberté des autres et donc que j'accepte de ne pas pouvoir tout faire."

"C'est vrai que les contraintes qui sont les nôtres aujourd'hui sont de plus en plus déshumanisantes, ou déshumanisées. Ce sont purement des procédures, des lois aveugles, et où on ne se sent plus entendu comme personne à part entière. On est de plus en plus dans une vision scientifique, objectivante, économique du monde. Les personnes sont jetables en fonction des intérêts du système. On peut comprendre alors qu'une marge de la population demande à être considérée comme personnes à part entière et se révolte. Comment réhumaniser des lois qu'on ne comprend même plus et qui n'ont que faire des individus que nous sommes ?"

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Jean-Michel Longneaux évoque aussi Rosa Parks et Antigone, des exemples de désobéissance.
Ecoutez-le ici dans Tendances Prem1ère.

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