La bulle de Josef Schovanec : "une main seule ne peut applaudir"

Il n’est assurément pas dans mes habitudes de faire passer des petites annonces. Celle-ci, pourtant, le mérite bien. A vrai dire, elle a déjà fait le tour du monde. Voici : Karl Reipen, un riche homme d’affaires allemand, qui a fait fortune, semble-t-il, dans la vente de café glacé, s’est installé en Nouvelle-Zélande il y a nombre d’années déjà.

Peu à peu, il s’y est construit un petit coin de paradis, ne lésinant pas sur les moyens. Plus précisément, son immense terrain, situé sur la côte Ouest de l’île Nord, est avant tout consacré aux chevaux. Les humains ne sont pas pour autant laissés pour compte, puisque ce petit royaume compte toutes sortes d’habitations.

C’est là que le bât blesse : notre homme d’affaires, devenu âgé, est seul dans son paradis. Autant dire qu’il le vit mal. Donc, il lance un appel aux candidatures dont il sélectionnera dix. Quelle sera la tâche des heureux gagnants ? A vrai dire, pas grand-chose : leur mission sera de vivre avec Karl Reipen. C’est tout. Hommes, femmes, jeunes, moins jeunes, tout le monde peut a priori postuler.

Le job de rêve que tout le monde s’arrache ? Pas si sûr.

Certes, l’initiative a fait le tour du web et des médias du monde. Toutefois, un point qui donne à réfléchir, c’est que Karl Reipen ait été obligé de publier plusieurs fois, à ses frais, l’annonce dans des journaux locaux ; visiblement, le seul bouche à oreille ne suffit pas. Pas même une seule annonce qui aurait été reprise par la viralité propre aux réseaux dits sociaux.

J’ignore combien de réponses notre homme recevra et combien seront des réponses sérieuses. Un fait est certain : Karl Reipen a eu beau naître dans une zone du monde privilégiée sur le plan économique, à savoir l’Allemagne, d’avoir eu un coup de chance qui l’a rendu riche, d’avoir pu s’installer dans ce qui passe pour le paradis sur terre et d’avoir un centre d’intérêt, à savoir les chevaux. Dit comme cela, il compte parmi une ultra-minorité de chanceux. A ceci près que rien de cela n’a pu le prémunir des maux principaux qui rongent la société occidentale, à savoir la solitude et l’aversion profonde envers l’âge et le vieillissement.

A comparer son sort avec celui de pour ainsi dire n’importe quel vieux (ou, comme on dit en occident pour ne pas heurter tant le mot est devenu négativement connoté, senior) des pays méprisés du Tiers-Monde, Karl Reipen, malgré toute sa fortune, mène une vie de chien.

Oui, l’être humain occidental compte sans doute parmi les plus isolés au monde. Les plus malheureux peut-être aussi. Comme on dirait en arabe dialectal égyptien : يد واحدة ماتسقفش. (iid waHda matsa''afڑ) : une main seule ne peut applaudir.

A l’aube d’une année nouvelle, ne l’oublions pas dans nos choix et nos attentes.

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