La bulle de Josef Schovanec : "Pourquoi je ne fêterai pas Halloween"

Que l’on soit bien d’accord : je ne fêterai pas Halloween. Ou plutôt ce que l’on désigne sous ce terme, à savoir l’achat de costumes et d’autres produits standardisés qui font désormais partie de la plupart des devantures de boutiques. Ces produits destinés à faire peur, mais tellement grotesques qu’ils ne servent pas même cette fonction.

Halloween, c’était avant tout autre chose. Le mot lui-même, bien que d’une orthographe étrange, voire assez terrifiante en tant que telle, est des plus anodins : il ne désigne autre chose que la veille de la fête de la Toussaint. Le "een" final désignant la soirée, très proche linguistiquement de "avond" en flamand. La fête de Halloween, présente sous des formes diverses chez la plupart des peuples européens anciens, était en vérité la fête du contact avec l’autre, sous toutes ses formes.

Les saints, bien sûr, dans la version la plus chrétienne, mais aussi les esprits, les Aos Sí en gaélique, c’est-à-dire les défunts, les anciennes divinités païennes et plus généralement tout ce que l’au-delà peut compter d’êtres. L’au-delà, mais aussi, plus prosaïquement, ici-bas, puisque dès les temps anciens Halloween fut aussi la fête des pauvres, de ceux qui vont de porte en porte.

Quand on songe à cet univers du haut Moyen Âge, une pensée vient spontanément à l’esprit : de nos jours, que le monde est terne

Le monde est monocorde et monocolore. Peuplé de bipèdes consuméristes, il ne permet pas le dixième des rencontres, réelles ou imaginaires, de l’ancien temps. Désormais, l’être vivant correspond au standard humain contemporain ou n’existe pas.

Un autre trait fondamental de Halloween risque de ne plus être perçu clairement de nos jours, à savoir son positionnement dans le calendrier. Halloween, c’était la fin de tous les travaux épuisants des champs et le début de la moitié sombre de l’année. Pour nous autres, occidentaux modernes, il s’agit d’un temps de déprime et de maladies. Naguère, c’était, de l’Europe à l’Asie centrale, le temps de la vie culturelle véritable. Pour une raison simple : alors que tout le monde s’épuisait à la tâche durant l’été, chacun dans son coin, l’hiver se passait en commun. C’était le temps des légendes, des contes, bref de la vie humaine véritable, par-delà les besoins matériels immédiats.

En somme, Halloween incarnait parfaitement ce que la modernité occidentale a perdu : l’idée d’une vie au-delà des logiques consuméristes et la diversité profonde non pas seulement des plantes et animaux, mais de tous les êtres.

Comme l’énonce Widsith, dit le cantique du voyageur, l’un des rares poèmes en vieil anglais, venu des âges sombres du haut Moyen Âge :

"se þe monna mæst
mægþa ofer eorþan,
folca geondferde ;
oft he on flette geþah
mynelicne maþþum.
"

Lui qui voyagea à travers le monde, à travers peuples et nations, avait bien des trésors.

En vérité, s’il faut avoir peur à Halloween, c’est de nous-mêmes.

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