L'Union européenne sera-t-elle une victime collatérale du Covid-19 ?

L'Union européenne sera-t-elle une victime collatérale du Covid-19 ?
L'Union européenne sera-t-elle une victime collatérale du Covid-19 ? - © Tous droits réservés

La crise du Covid 19 va-t-elle remettre en cause les principes de l’Union européenne ? Et ce n’est pas de la politique fiction parce que la justice allemande a posé en quelque sorte un ultimatum aux institutions européennes ... Pierre Marlet a tenté de trouver une réponse à cette question.

L'Allemagne demande des comptes à l'Union Européenne

La cour constitutionnelle allemande qui a son siège à Karlsruhe a créé la sensation en donnant trois mois à la banque centrale européenne pour justifier ses rachats massifs de dette publique. Pour bien comprendre, si la banque centrale européenne rachète les dettes, c’est pour financer l’économie : l’idée est de pousser ceux qui lui vendent cette dette à avoir de l’argent pour en prêter à ceux qui en ont besoin pour lancer des entreprises ou investir.  

Bref, c’est une sorte de programme anti-crise lancé en 2015, il n’est donc pas directement lié au coronavirus mais si ce programme-là est remis en cause, il sera impossible à la banque centrale européenne de procéder de manière analogue pour combattre la récession qui s’annonce.

En clair, les juges de la plus haute juridiction allemande doutent du fait que la banque centrale soit compétente pour s’endetter ainsi, sous-entendu sur le dos du contribuable allemand et l’Union Européenne a trois mois pour trouver de bons arguments pour la convaincre du contraire.

Un séisme en approche ?

C’est très simple : la cour constitutionnelle allemande pourrait interdire à la Bundesbank de participer à ce programme d’achat de dette publique par la banque centrale européenne.

Autant dire que ce serait un séisme :  privé de son premier bras financier, l’Allemagne, le programme d’aide européen pourrait s’écrouler comme un château de cartes. De quoi remettre en cause la solidarité européenne. Et si la cour de Karlsruhe devait en arriver là dans son jugement, il sera bien compliqué à l’Union européenne de lancer d’autres mécanismes de solidarité dans le cadre de la crise du Covid 19.

Le droit européen ne prime pas sur les droits nationaux ?

C’est ce que s’est empressé de rappeler le porte-parole de la commission européenne dont la présidente, Ursula von der Leyen, rappelons-le, est allemande elle aussi.

La cour européenne de justice a rappelé qu’elle était seule compétente pour juger de ce qui était ou non contraire à l’union, bref que la cour constitutionnelle allemande n’avait pas à se mêler de ce que faisait la banque centrale européenne.

En fait, le débat juridique cache mal sa dimension politique. C’est d’ailleurs ce que constate la deuxième puissance de la zone euro, la France par la voix de son ministre de l’économie Bruno Lemaire : ce que fait la cour constitutionnelle allemande n’est pas un acte de stabilité.

Parce qu’au fond la question que pose la cour est celle-ci : les institutions européennes ont-elles le droit de dépenser comme elles l’entendent ou doivent-elles rendre des comptes au contribuable via les parlements nationaux ? En l’occurrence ici le parlement allemand…

Le principe de solidarité européenne en péril ?

La menace est réelle d’autant que tout cela intervient au moment où cette solidarité européenne a déjà beaucoup de mal à s’exprimer. On a d’ailleurs senti que l’Union Européenne était fort peu audible durant cette crise sanitaire.

 En fait, l’euroscepticisme continue de gagner du terrain et prend deux expressions différentes : d’un côté il y a ceux qui ont le sentiment d’être laissés pour compte et de l’autre ceux qui ont la sensation de devoir payer pour les autres avec un discours auquel nous sommes assez familiers en Belgique : " le nord en a marre de payer pour le sud ".

Et bien au sein de l’Union européenne, on sent de plus en plus une tension entre les pays vertueux, qui contrôlent leurs dépenses publiques, en gros les pays du nord : Scandinavie, Pays-Bas, Allemagne et ceux du sud comme l’Espagne, l’Italie et même la France.

Et la crise économique qui résulte du Covid 19 rend cela particulièrement explosif : en gros, l’Européen du sud a le sentiment d’être abandonné par l’Union Européenne au moment où il en a cruellement besoin et l’européen du nord a la sensation que cela va être assez dur comme ça sans devoir encore payer pour ceux du sud qui ne font pas assez d’efforts…

Bref on revisite la cigale et la fourmi de La Fontaine avec l’Allemagne ou la Suède dans le rôle de la fourmi et l’Italie ou l’Espagne dans celle de la cigale.

L’Union européenne finira-t-elle par être une victime collatérale du covid-19 ?

On n’en est pas encore tout à fait là mais si la cour constitutionnelle allemande devait décider que la banque centrale européenne dépasse ses compétences, ce sera une vraie crise. La Chancelière allemande tente de désamorcer la bombe en disant qu’elle respectera le jugement de la cour, mais qu’en même temps il faut aller plus loin dans la coordination de la politique économique européenne.

Dans le contexte actuel, toute cette affaire a au moins le mérite de raviver un débat existentiel : est-il plus efficace de gérer à l’échelon européen ou bien au niveau national une crise mondiale comme celle du Covid 19 ? Réponse dans les semaines qui viennent…

Réécoutez la chronique "L'oeil de Pierre Marlet"