L’odyssée queer, spatiale et décoloniale d’Ismael Kane

 "I Feel Love', c'est le nouveau podcast natif de la RTBF piloté par Sébastien Ministru ! Un recueil de  fictions d'amour,  écrites et contées par des auteur.e.s issu.e.s de la communauté LGBTQIA+. Parmi les cinq épisodes on découvre 'Mars', le premier essai littéraire d'Ismael Kane.

Son récit spatial et décolonial se veut queer jusque dans l’écriture. Explications !  
 

C'est la première fois qu'un texte à toi est publié ? 

" Oui ! J'ai vu l'appel à textes pendant le confinement, et je l'ai trouvé très ouvert. Ils cherchaient des voix  différentes émanant de la communauté LGBTQIA+. Je me suis dit que c'était une belle manière d'expérimenter l'écriture, et de sortir un peu de ma chambre aussi (rires). Je trouvais ça beau de trouver une tribune destinée aux histoires complexes. Que c'était aussi une belle manière de restituer la noblesse du mouvement queer. C'est un espace très indéterminé, dans lequel chacun.e peut entrer pour se l'approprier. Moi par exemple, j'ai écrit une histoire extraterrestre, extracontinentale, fantastique et fabulée, mais ancrée dans une romance amoureuse. " 

 

Comment définis-tu le mot queer’ ? 

" C'est ce qui est 'freak' et qui ne s'explique pas, ce qui refuse de se caser. C'est peut-être un mot qui n'a pas besoin de définition en fait. Être queer c'est être libre en dehors de certaines normes, dont l'hétéronormativité. Et dire que, dans ce nouveau spectre, plein d'identités sont possibles. C'est une invitation à explorer, et à trouver de la joie dans le fait de ne pas se définir. " 

 

L'orientation sexuelle des personnages de 'Mars' n’importe en effet pas tant que ça... 

" Complètement ! On peut se réjouir qu'ils soient queers, mais le nœud est ailleurs. L'amant du personnage contant le récit n'est d’ailleurs jamais vraiment genré. Au début il est défini comme une statue, pour explorer l'idée d'un réceptacle de tout type de désir. L’origine du narrateur est floue, elle aussi. On sait juste qu’il vient d’un autre continent. J’ai voulu créer un texte queer qui puisse interroger les catégories. Et proposer des élucubrations poétiques à travers cette odyssée spatiale et décoloniale. Des envolées lyriques pour diminuer les barrières entre les communautés. " 

 

Mais la représentation n’est-elle pas essentielle pour les minorités ? 

" Le débat entre le besoin de nommer la différence et celui de la dépasser est dur à équilibrer. Car oui, ça reste important de mettre des mots sur les choses, sur les oppressions et les privilèges. Les récits hétéros cisgenres et blancs sont majoritairement représentés, et d'autres types de vécus nous manquent. Le postulat de mon récit va vers l'indétermination, mais des films comme 'Moonlight' de Barry Jenkins sont uniques dans la représentation des voix qui n'intéressent pas souvent la culture pop. Je pense par exemple que la question du racisme dans la communauté LGBTQIA+ doit être mieux adressée. C'est un groupe fait de gens ayant déjà vécu l'oppression ; on ne se voit donc pas opprimer d'autres personnes ! Avec le discours d'ouverture propre à cette communauté, la remise en question semble peut-être redondante, moins concevable. D'où la nécessité de l'intersectionnalité telle que l'a définie Kimberley Crenshaw : " conscientiser tous les types d'oppression, et considérer qu'on naît à travers ceux-ci ". Dans mon cas, j'écris à l'intersection de plusieurs choses. Je suis homosexuel, mais je suis aussi une personne racisée. Je suis en plein dedans en fait. 

Être noir et homosexuel, c'est pas la même chose qu'être blanc et homosexuel ! Il faut bien regarder ce constat, car c'est important le regard. 'Portrait de la jeune fille en feu' de Céline Sciamma parle de ça, de la nécessité du regard pour exister. De la dignité qui émane du travail de représentation. " 

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Qu'as-tu ressenti en découvrant l’épisode fini, conté par l'acteur King Baxter ? 

" Je l'ai écouté hier soir ! Je vais m’attaquer aux quatre autres cette semaine, je suis très curieux. C'est la première fois que j'entendais un texte sorti de ma plume ; c'était donc une expérience assez étrange. Ce qui m’a marqué, c’est combien j’avais effacé les caractéristiques évoquant l'homme ou la virilité, parce que c'est pas forcément là où moi je me place. Et en entendant la voix de King Baxter, j'ai compris que le texte pouvait être reçu et interprété par d'autres sensibilités. Qu'il ne m'appartenait plus en tant que tel. J'ai fait un petit deuil heureux en fait. King Baxter a fait un très beau travail. " 

 

'L'intersectionnalité, je suis en plein dedans' 

En quoi ce conte amoureux est-il décolonial ? 

" L'idée du récit spatial et décolonial émane d'une odyssée que je vis moi-même. Je suis Belge, mais pas que ça. Je ne vis ici que depuis cinq ans, et j’ai voulu parler de mon voyage, de ce que j'ai pu ressentir en arrivant en Belgique. Je me suis senti comme un alien, on me posait plein de questions, parfois très clichées. Et quitte à parler d’espace, ce que je trouve intéressant dans la question de sa colonisation, c'est qu'on cherche encore et toujours des territoires à aller exploiter, sans parvenir à se contenter de ce qu'on a. Et sans avoir réglé les questions décoloniales qui devraient nous occuper ici. Et parfois, je trouve ça dérisoire, méprisant peut-être, de vouloir regarder les étoiles mais pas autour de soi. Cette propension de l'homme à toujours vouloir voir ailleurs, plus haut, me provoque des vertiges. Je comprends que c'est une question de nature humaine, mais on se perd souvent dans cette envie de grandeur. Qui va sur Mars ? Je pense que c'est l'homme blanc hétérosexuel, et pas les autres. " 

 

Ce vertige, c’est aussi celui du sentiment amoureux ? 

" J'avais envie de les lier. Quand on parle de cosmos, on parle d'amour, non ? Quand on parle d'amour, on parle d'infini ; et quand on parle d'infini, on parle de vie extraterrestre (rires). " 

 ‘Être queer, c’est trouver de la liberté en dépassant les étiquettes’ 

Tu aimes quoi au cinéma ? 

" Les films de Gus Van Sant comme 'My Own Private Idaho', que j'adore. Ceux de Xavier Dolan. Là je viens de voir une série qu’il faut absolument voir : 'I May Destroy You'. Pour voir un exemple d’écriture intersectionnelle, c’est tout simplement parfait. 
 

Et si tu pouvais conseiller trois podcasts, sans citer ‘I Feel Love’ ? 

" Je dirais Kiffe ta race de Rokhaya Diallo et Grace Ly’ car j’y ai appris plein de choses sur les concepts dont on parle. J’adore les belles interviews de Géraldine Sarratia dans le podcast appelé 'Dans le genre de'. Et ‘Grand Fresh’, un podcast bruxellois anglophone qui aborde des questions d’identité et d’intersectionnalitéau détour de conversations entre deux amis. " 

 

Propos recueillis par Stanislas Ide

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