L'odorat, outil de lien social mais aussi de rejet

L'odorat, outil de lien social mais aussi de rejet
L'odorat, outil de lien social mais aussi de rejet - © Les Belles Lettres

"Jusqu'en 2014, l'odeur était un sens profondément dévalorisé, considéré comme trop animal. Il gêne l'homme dans sa conquête d'un statut exceptionnel, en un temps de fulgurantes découvertes technologiques et scientifiques", écrit Robert Muchembled, dans La civilisation des odeurs. Quelles ont été les mutations de l’odorat, ce sens si longtemps méprisé en Occident, au cours des siècles ? 

Des spécialistes américains du calcul ont découvert récemment que l'odorat était susceptible d'avoir des milliards de possibilités, alors qu'auparavant, on croyait qu'il s'agissait du sens le plus faible de l'être humain. En réalité, il serait probablement le sens le plus fin et chaque individu pourrait avoir une empreinte odorante personnelle. 

L'enjeu de ces recherches aux Etats-Unis est surtout financier : l'odeur peut rapporter très gros, en créant chez les gens des habitudes olfactives, en particulier si elles sont liées à l'alimentation.


L'odorat, un sens binaire

L'odorat est extrêmement important parce que c'est un sens binaire, comme les ordinateurs.  C'est le plus primitif des sens, qui envoie simplement un signal codé + ou -, c'est à dire : ça va ou ça ne va pas. Ça attire ou ça repousse. Il agit au niveau du subconscient, et pas au niveau de la conscience, on ne peut par exemple pas appeler le souvenir d'une odeur. Par contre, il suffit d'une odeur que l'on sent pour faire remonter à la conscience un moment délicieux.

"L'odeur est un sens fascinant parce qu'on n'arrive pas à vraiment le contrôler techniquement mais on peut le contrôler culturellement. On peut dire : ceux qui puent sont mauvais. Et, à partir du 19e siècle, c'est ce qu'ont fait les bourgeois", explique Robert Muchembled.


Au fil de l'histoire

L'odorat est le sens le plus voluptueux, disait Diderot. D'autres philosophes des Lumières, comme Rousseau, en étaient aussi persuadés. Jusqu'au 17e siècle, jusqu'à Louis XIV environ en France, la vision qu'on avait du corps humain et des odeurs était assez naturelle. Paris était puant, à cause du tout à l'égout.

"Il y avait une culture du plaisir des odeurs pestilentielles, y compris chez les gens très aisés. Rabelais était connu pour sa délectation face à la merde", rappelle Robert Muchembled.

A la cour de Versailles, il n'y avait pas de toilettes, les gens se soulageaient derrière un rideau, en haut d'un escalier... et Versailles puait littéralement. On s'inondait de parfums très voluptueux, le musc, la civette, qui sont des odeurs d'origine animale, et l'ambre.

Au 19e siècle, les hygiénistes sont atterrés par la saleté et la puanteur du monde rural. la perception olfactive des paysans est en effet tout autre. Ils ont souvent un énorme tas de fumier devant leur porte, preuve de richesse. Ils pensent que les senteurs épouvantables sont censées repousser les odeurs dangereuses.

Le flair est refoulé par la bourgeoisie triomphante au 19e et au 20e siècle, parce que cela sent l'animal. Pendant plusieurs siècles, on avait appris aux gens qu'ils étaient, à l'image de Dieu, supérieurs aux animaux. Les bourgeois reprennent l'idée que l'homme ne peut être que noble, contrairement aux théories de Darwin. Ils se mettent à lutter contre toute odeur venant des parties basses du corps.


Le sens social et l'odorat 

L'odorat produit du lien ou du rejet. Il construit des identités collectives dans les communautés. Il s'est développé avec la lutte des classes. Auparavant, le roi puait très fort, mais la bourgeoisie, au 19e siècle, a donc décidé d'être 'en bonne senteur'. A côté, tout ce qui puait est devenu l'ennemi. L'odorat est devenu un système de rejet, avec l'idée que les pauvres puent, précise Robert Muchembled.

Toutes les cultures accordent un grand rôle aux odeurs dans les relations des hommes avec le surnaturel, avec les divinités. D'abord, parce que, comme chez les animaux, c'est le sens de la sexualité. Les êtres humains sont très sensibles à l'odeur, en particulier sexuelle. On recherche ainsi des substances à mettre dans les parfums pour attirer des partenaires. 

C'est Freud qui a mis en avant le rôle des odeurs dans la formation de la sensibilité érotique, y compris les odeurs qui paraissent rebutantes, comme les excréments. 
 

La femme diabolisée

Pline l'Ancien, au 1er siècle, écrit : "Difficilement trouvera-t-on rien qui soit aussi malfaisant que le sang menstruel". Il marque ainsi la femme du sceau de l'infamie malodorante, qui la poursuivra pendant des siècles, pratiquement jusqu'à nos jours. L'idée est que la femme pue naturellement, alors que l'homme sent bon.

C'est ce que dit la médecine des humeurs grecque, dominante jusqu'au temps de Molière au 17e siècle. Une femme, c'est froid et humide, attiré vers ce qui pue. Tandis que l'homme, chaud et sec, est attiré par Dieu, par la lumière, par le ciel. Le mot 'pue' glisse souvent vers le mot 'pute'.

La vieille femme est particulièrement stigmatisée par cette infamie, parce qu'elle sent encore plus mauvais. Elle n'a plus de règles, mais elle se décompose et devient de plus en plus froide et humide. Dans une période très misogyne, elle est la représentation de la mort et du démon. 

Peu à peu, le corps devient de plus en plus divin. Une croyance veut qu'on ne touche pas son corps, en particulier certaines parties. La masturbation est une grande hantise du 19e siècle médical. Homme ou femme, il faut cacher les fonctions naturelles.
 

Découvrez ici les mécanismes olfactifs inventés pour lutter contre le souffle démoniaque de la peste, et bien d'autres anecdotes passionnantes racontées par Robert Muchembled. 
La civilisation des odeurs  est paru aux Editions Tallandier, coll. Texto.

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