L'histoire des radios libres: entre insoumission et contestation

Récit d’une guerre des ondes qui a bousculé l’ordre établi et fait voler en éclat le monopole des radios de service public avec Eric Loze et les archives audiovisuelles de la SONUMA.

Nous sommes en mars 1978 : la première radio locale voit le jour en Belgique, à Couvain plus précisément, non loin de la frontière française. Rapidement, d’autres stations vont apparaître en Wallonie et à Bruxelles. Créées de manière spontanée, le plus souvent issues du milieu associatif et libertaire, ces radios locales diffusent leurs programmes sur la bande FM en toute illégalité. A cette époque en effet, la radiodiffusion est un monopole d’Etat réservé à la RTBF et à la BRT. 

Malgré les interdits, au mépris des intimidations et des saisies d’émetteurs effectuées par les autorités, les radios libres continuent à émettre envers et contre tout, fidèles à leur esprit insoumis et contestataire. Phénomène confidentiel à la base, les radios locales poussent comme des champignons dans les villes et villages, provoquant une belle pagaille sur les ondes : les fréquences disponibles ne sont pas assez nombreuses, certains émetteurs sont bcp trop puissants et, last but not least, certaines stations n’hésitent pas à utiliser la publicité comme source de financement alors que cette pratique est rigoureusement prohibée. Il faudra attendre l’année 1981 pour voir apparaître un premier arsenal législatif qui fixe les conditions d’existence et de reconnaissance des radios locales ou radio libres. Par la suite, de nombreux débats et le vote de nouvelles réglementations seront nécessaires à la pacification du monde des radios en Belgique. 

Radios pirates

Pour comprendre le phénomène des radios libres des années 70, il faut d’abord remonter aux radios pirates, apparues à l’étranger au début des années 60…

Ces radios pirates naissent au Danemark, en Suède, aux Pays Bas et au Royaume-Uni. Pour leurs créateurs, il s’agit de briser cette fatalité, en quelque sorte, que seules les radios publiques, financées par les Etats, ont le droit d’émettre des programmes sur les ondes. Il y a aussi cette envie de faire entendre/écouter aux jeunes les nouvelles musiques subversives de l’époque comme le rock, la pop et la soul music qui trouvent peu de place (voire aucune) sur les radios de service public. Interdites dans leurs pays respectifs, ces radios musicales vont émettre, au tout début des années 60, depuis des bateaux qui naviguent en Mer du Nord, en dehors des eaux territoriales. C’est le cas de Radio Veronica, Radio London, Radio Noord Zee ou encore Radio Caroline, la plus célèbre d’entre elles.

Très irrités par ces mouvements transgressifs, les gouvernements interviennent par la force. Les autorités font prendre d’assaut les navires émetteurs, confisquent le matériel et n’hésitent pas à incarcérer les dirigeants de ces radios, comme c’est le cas en Suède. Tout ceci n’empêche pas d’autres radios pirates de voir le jour. Comme par exemple Radio Atlantis, considérée comme une station néerlandaise mais financée par un homme d’affaire belge. 

Tâche d'huile

Ce phénomène des Radios Pirates va effectivement prendre de l’ampleur et faire tache d’huile en Europe. Et en Italie surtout, le mouvement va prendre une dimension considérable. Dès 1975, des radios locales naissent dans toute la péninsule. D’abord illégales, ces stations voient leur statut évoluer en 1977 suite à un arrêt de la Cour constitutionnelle italienne qui limite le monopole de la RAI en matière de radiodiffusion.

En 1977, la France est aussi touchée par la vague des Radios pirates que l’on appelle aussi Radios libres. C’est enfin le tour de la Belgique en 1978…

En Belgique comme en Italie et en France d’ailleurs, la Radio libre devient très vite un moyen de lutte et d’opposition face à l’ordre établi. Les mouvements libertaires et frondeurs s’emparent très vite de l’outil radiophonique, idéal pour faire circuler les idées minoritaires et contestataires qu’ils défendent et qui ne trouvent pas écho sur les ondes des radios nationales.

C’est dans cet état d’esprit que voit le jour la première radio libre francophone à Couvin en mars 1978, en toute illégalité.

La machine est lancée

En 1978 et 1979, c’est une véritable déferlante qui s’abat sur la fréquence modulée. Ceux qui ont une cause à défendre, une opinion à faire valoir, un combat à mener utilisent désormais la voie des ondes. Ces pionniers prennent possession d’une grande partie de la bande FM, véritable espace vierge quasi inoccupé où tout est à construire. Le sentiment de liberté est total, l’antenne est ouverte à tous.

D’abord éphémères, les stations deviennent permanentes. La plupart sont des radios de combat, des radios engagées qui émettent dans un rayon très limité.

Il n’y a pas que des radios engagées qui voient le jour, il y a aussi des radios où le divertissement est majoritaire. Elles diffusent principalement de la musique mais ouvrent aussi l’antenne à des groupements divers qui ont des idées ou des opinions à faire valoir. C’est le cas de Radio Louvain-la-Neuve et de Radio Sunny locale à Ecaussines.

Les ennuis arrivent

Les radios libres occupent la bande FM sans s’inquiéter du cadre légal. Or, à cette époque-là, la radiodiffusion est encore un monopole d’Etat en Belgique. A part la RTBF et la BRT, personne d’autre n’a le droit d’émettre sur les ondes, a fortiori sans autorisation. Par conséquent, les saisies d’émetteurs se multiplient : C’est la RTT, la Régie des Télégraphes et Téléphones, l’ancêtre (l’aïeul) de Proximus, qui passe à l’action et procède à la confiscation du matériel avec l‘aide de la gendarmerie.

Regroupées au sein de l’A.L.O. l’Association pour la libération des ondes, les radios libres s’organisent pour maintenir leur espace de parole. Un bras de fer s’engage avec les pouvoirs publics, à savoir la Communauté Française d’une part qui exerce déjà une tutelle sur l’audiovisuel et d’autre part le gouvernement national compétent pour tout ce qui touche aux télécommunications.  

Nous sommes en 1980. La situation se complique car d’autres acteurs apparaissent dans le paysage radiophonique. Apparaît tout d’abord Radio Contact qui émet pour la première fois le 9 février 1980. Station de pur divertissement dont la vocation est de diffuser uniquement de la musique, Radio Contact se distingue très nettement des radios libres du milieu associatif par sa volonté à moyen terme de financer ses activités par la publicité, même si cela est illégal.

Arrivent également des radios plus ou moins soutenues par des partis politiques. Les formations de gauche et de droite ont très vite compris l’intérêt de bénéficier d’une nouvelle chambre d’écho et d’un outil de communication innovant, en vogue, proche des jeunes générations. Ce phénomène est très présent à Bruxelles, avec Radio IRIS proche du FDF, Radio Microclimat soutenue par le PS et Radio Ixelles financée par les deniers personnels du Bourgmestre de la commune, le libéral Albert Demuyter.

Cela commence à faire beaucoup de monde sur la bande FM, dans un espace limité entre 100 et 104Mhz. C’est un peu la pagaille : les radios se chevauchent ; certaines brouillent les émissions des autres à cause d’émetteurs trop puissants… Bref, il est temps de mettre un peu d’ordre sur la fréquence modulée, notamment en limitant la puissance des émetteurs à 100 watts. 

1981: Un décret relatif aux radios libres est finalement voté

Le Conseil de la Communauté française (que l’on appelle aujourd’hui le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles) adopte un décret en juillet 1981. Ce texte reconnaît les radios qualifiées de locales, ce qui sous-entend que leur public doit être limité à un quartier, une commune ou une agglomération urbaine. Ces radios ne peuvent en aucun cas faire partie d’un réseau, ni poursuivre de but lucratif et encore moins diffuser de la publicité. Les influences politiques directes sont également interdites. Restent admises des collaborations avec les pouvoirs locaux.

A la même période, au niveau national cette fois, un arrêté royal impose aux radios locales une règlementation très stricte : limitation de la puissance de l’émetteur à 100 watts, limitation de la hauteur des antennes à 35m, utilisation des fréquences situées uniquement entre 100 et 104 Mhz, diffusion des émissions en mono et paiement à l’Etat d’une redevance annuelle.

Du côté des radios locales comme dans le camp des radios dites indépendantes comme Radio Contact, c’est la soupe à la grimace. Chacun a des raisons de ne pas se satisfaire d’un tel texte très limitatif.

De 1981 à 1987, de nombreux rebondissements interviennent dans ce dossier. Lorsque les libéraux forment une majorité à la Communauté française sans les socialistes, le dossier évolue favorablement pour les radios indépendantes à vocation commerciales, principalement entre 1985 et 1987.

En 1985, la publicité est autorisée sur les antennes des radios indépendantes et il n’y a plus d’obstacles au groupement de ces radios en réseau. Les plus connus d’entre eux sont Contact, RFM et SIS.

En 1987, un plan de fréquence adopté par la Communauté française entraîne la reconnaissance de centaines de radios en leur attribuant des fréquences fixes qu’elles doivent parfois partager avec d’autres.

Il y a aussi le revers de la médaille : puisque les radios libres et indépendantes sont enfin reconnues, elles doivent désormais payer à la SABAM des droits d’auteur sur la musique qu’elles diffusent. En fonction du public touché, du nombre d’heures d’émission, la somme réclamée peut atteindre les 2500 euros par an. Une somme considérable pour certaines radios…

Et la RTBF dans tout cela ?

Au début, la RTBF regarde les radios libres un peu de haut, depuis le balcon de son monopole. Mais lorsque le phénomène prend de l’ampleur, la RTBF est bien obligée de s’y intéresser, surtout lorsque les radios libres remettent en cause ce fameux  monopole et réclament des fréquences que la RTBF occupe entre le 100 et 104 Mhz. Fréquences que la RTBF finalement leur abandonnera après de longues négociations…

 

 

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