L'antisémitisme expliqué par la rabbin Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur
Delphine Horvilleur - © Wikipedia

Pourquoi n’aime-t-on pas les Juifs ? Voilà la question que pose la rabbin française Delphine Horvilleur. Pour mener sa réflexion, elle puise dans les textes sacrés, la tradition rabbinique et les légendes juives.

Delphine Horvilleur signe Réflexions sur la question antisémite, chez Grasset. 

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L'antisémitisme est une donnée fixe qui ne disparaîtra jamais, disait la cinéaste Marceline Loridan-IvensDelphine Horvilleur la rejoint sur ce point car l'histoire le démontre en effet. L'antisémitisme resurgit, en mutation, à chaque époque, dans le discours idéologique, politique, économique, théologique. Avec des nuances différentes, parfois plus théologiques, parfois plus racialistes.

Le nouvel antisémitisme dont on parle aujourd'hui n'existe pas, c'est toujours le vieil antisémitisme qui revient, construit sur les mêmes clichés, même si les termes sont différents. Ce qui est peut-être neuf, c'est qu'il est énoncé aujourd'hui par d'autres personnes : il surgit parfois à l'extrême gauche alors qu'il était cantonné à l'extrême droite, en utilisant les mêmes rhétoriques anciennes que sont la question du pouvoir ou celle de l'argent liées au judaïsme.

Les chiffres montrent bien la recrudescence de l'antisémitisme en France. En 2018, il y a eu une augmentation de 69% des actes antisémites. 


Racisme et antisémitisme

Pour Delphine Horvilleur, la haine du Juif n'est pas une simple xénophobie. Il ne faut pas associer racisme et antisémitisme. Traditionnellement, le racisme est plutôt un complexe de supériorité : le raciste estime que l'autre est moins bien que lui, qu'il n'a pas la bonne couleur de peau, la bonne langue...

L'antisémitisme, au contraire, naît d'un complexe d'infériorité. L'antisémite aura plutôt tendance à percevoir que le Juif a quelque chose en plus, quelque chose que lui aurait dû avoir : plus de pouvoir, plus d'argent, plus de chance, plus de contrôle, plus de bénédiction... avec cette idée qu'il usurperait une place qui aurait dû être la sienne.


L'identité hébraïque naît d'une rupture

La Torah ne parle pas des Juifs comme identité religieuse collective, mais parle de peuple hébreu et d'enfants d'Israël. Etre un hébreu, c'est être "quelqu'un qui effectue un passage", qui s'arrache à la terre de son enfance, qui traverse. Cette idée nous parle en ces temps de repli communautaire, où les gens sont en quête de leurs origines, de leur identité, de leurs souches, de leurs racines.

"L'identité hébraïque, ou l'identité d'Abraham dont les trois religions monothéistes se réclament, n'est pas une identité de naissance, mais de celle de quelqu'un qui a quitté le lieu de sa naissance. Son identité est donc de ne plus être identique à là où il était. On est qui on est parce qu'on n'est plus là où on est né, on n'est plus là où on était. Et cet arrachement dit beaucoup plus qui on est que ce qui nous a donné naissance."

La rupture est aussi liée au nom 'Israël'. L'identité du peuple d'Israël est encore une fois issu d'un arrachement, car il est né en Egypte mais il n'y est plus. Jacob en s'appelant Israël sera toujours boîteux, le terme Israël désigne ainsi une identité qui boîte, qui ne pourra jamais tenir en place de façon stable, qui est donc condamnée au mouvement.

"Tous les récits sacrés, l'Ancien Testament, la Torah, répètent que l'identité est un mouvement à partir de là où on était. C'est tout sauf quelque chose de fixe, d'immuable."

 

Premier Juif, premier antisémite

Le premier Juif de l'histoire apparaît dans la Bible, dans le livre d'Esther, c'est Mardochée, en exil sur la terre de Perse. Il est le premier à dire de lui-même qu'il est juif, qu'il est yehudi. Et ce qui est étonnant, c'est que l'antisémitisme paraît simultanément à l'apparition du Juif, dans le même chapitre. L'ennemi de Mardochée s'appelle Aman, il veut anéantir le peuple juif et raisonne avec la rhétorique reprise par la suite par tous les antisémites dans l'histoire. Comme si le judaïsme déclenchait immédiatement dans son sillon cette haine en représailles, remarque Delphine Horvilleur.

La haine d'Aman viendrait de souffrances passées, d'une douleur intergénérationnelle. Il y aurait, pour la littérature rabbinique, quelque chose à chercher du côté d'une problématique de fraternité, des douleurs, des jalousies, des haines entre frères. Tout cela étant évidemment de l'ordre de l'allégorie.


Antisémitisme et virilité

L'homme juif ne serait pas viril, il est régulièrement féminisé. C'est une fake news qui court depuis des siècles, en particulier depuis le Moyen Âge où on suggérait même que l'homme juif avait des menstruations.

Cela dit quelque chose de la façon dont la mysogynie et l'antisémitisme ont été associés. On a souvent reproché aux Juifs ce qu'on reprochait aux femmes : d'être trop lascifs, d'aimer l'argent et le pouvoir, d'importer une saleté particulière, d'être hystériques... 


Juif coupé, Juif coupable

"Le Juif est coupé, écrit Delphine Horvilleur, et rappelle tout ce qui dans notre monde l'est aussi. Pour se couper de sa coupure, on fait de lui le coupable et pour cette culpabilité, il va devoir payer."

Le Juif est comme moi, mais en même temps il n'est pas comme moi. Il apparaît continuellement comme la figure de ce qui se coupe, de ce qui empêche de faire du complet, de l'intégrité. Cela rejoint la question de la circoncision : "Si le Juif est coupé, c'est qu'il est un peu coupable".

L'idée que le Juif est coupé est beaucoup plus de l'ordre d'un fantasme pour celui qui le hait que d'une réalité du judaïsme, même si les Juifs racontent leur histoire comme un particularisme, qu'ils ont une relation à Dieu particulière. Cette façon de se distinguer est souvent perçue comme un élitisme, un snobisme ou une arrogance juive. Alors que bien d'autres groupes humains se racontent leur lien au divin comme étant de l'ordre d'un particularisme ou d'une supériorité. "L'idée de l'élection juive est interprétée de cette façon beaucoup plus par des non-Juifs que par des Juifs."

Delphine Horvilleur nous en explique davantage sur l'élection juive dans 'Et Dieu dans tout ça ?'. Ecoutez ici...

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