L'anthropologue Didier Fassin : "La vie des uns ne vaut pas la vie des autres"

Réfugiés à Dunkerque, France
Réfugiés à Dunkerque, France - © SANDRO DELAERE - BELGA

Nos sociétés contemporaines se soucient-elles autant de la vie d’un réfugié syrien que de votre existence ? La vie des uns ne vaut pas la vie des autres. Les vies sont inégales.

L’anthropologue Didier Fassin a mené une vaste enquête sur le sujet. Il signe La vie. Mode d’emploi critique (Seuil).

Il est professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d’études à l’EHESS.

Aujourd'hui, l'humanitaire est de plus en plus souvent soumis à des répressions, à des menaces. Des organisations qui essaient de faire du sauvetage en mer ont par exemple été accusées de complicité avec les passeurs et ont fait l'objet de poursuites.

"Il y a eu un moment humanitaire, on est maintenant dans un moment sécuritaire, même si l'humanitaire continue à exister dans la vie des citoyens, explique Didier Fassin. Il continue aussi à exister dans la rhétorique des politiques, qui jouent à la fois sur la compassion que nous devons avoir envers les réfugiés et sur la sévérité que nous devrions avoir envers les migrants."

La carte sécuritaire a été jouée au départ par l'extrême droite, dans les années 80, puis reprise par la droite, puis par la gauche. "On a ce sentiment que, pour les politiques, traiter la question sécuritaire, jouer avec la peur des citoyens, c'est pouvoir assurer la perpétuation de sa présence politique, mais que c'est aussi masquer son impuissance sur les autres éléments d'insécurité, qui tiennent entre autres aux transformations du néo-libéralisme."

 

Vie biographique et vie biologique

Didier Fassin essaie de rapprocher vie biographique et vie biologique, ou vie sociale et vie physique, pour expliquer comment elles prennent sens dans toute une série de situations qui montrent à quel point les vies sont inégales.

La vie physique prend souvent le pas sur la vie sociale. Aujourd'hui, il est plus légitime d'être menacé par une maladie que par un risque de persécution dans son pays. Ce 'jeu' entre le biologique et le politique se manifeste même chez les demandeurs d'asile. Devant la perte de crédibilité de leur récit, ils doivent de plus en plus souvent fournir des certificats médicaux de traces de persécution, physique ou mentale.

A l'inverse, on constate que, dans nos sociétés occidentales, la vie est plus que jamais sacralisée comme bien suprême. On maintient par exemple en vie des personnes qui sont au bout de leur existence, on refuse l'avortement ou l'euthanasie. Et cela est en net contraste avec la façon dont on traite la vie des migrants, des exilés, ou de certaines catégories de la population.

 

Quelle place a la vie dans le monde politique ?

Pourquoi dans certains cas donne-t-on de la valeur aux vies et dans d'autres cas, non ? Il existe malheureusement des hiérarchies ou des absences de valeur.

"Je crois qu'il y a un décalage entre les discours politiques autour de la préservation de la vie et la réalité de ce qui s'observe sur le terrain, lorsque par exemple la police française détruit des tentes ou gaze aux lacrymogènes des exilés. Ce qui montre que certaines vies semblent avoir moins de valeur que d'autres. Il y a une préoccupation très hiérarchisée dans les vies, entre la vie de personnes qu'on considère comme proches, et celle de personnes qu'on considère comme éloignées, que ce soit géographiquement, ou sur des critères sociaux ou ethno-raciaux."

Dans nos sociétés, si on vient de milieux populaires, et si en plus on appartient à des minorités d'Afrique du Nord ou subsaharienne, la qualité de vie que l'on peut attendre, c'est à dire l'espérance de vie qualitative, sera très différente de celle de la majorité de la population. Et les gouvernants ont une part de responsabilité dans ce phénomène.

Ecoutez l'intégralité de l'entretien avec Didier Fassin.

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