Journalisme en zone de guerre : comment se forme-t-on avant de partir ?

Wilson Fache correspondant RTBF en Irak
Wilson Fache correspondant RTBF en Irak - © © Alex Kühni

Une équipe de la RTBF se prépare à partir au Yémen, une zone du monde peu couverte par les médias. Le Yémen est en guerre depuis 4 ans et en proie à une situation humanitaire catastrophique. Sur place, il faudra faire attention. Ne pas se faire remarquer. Assurer sa sécurité, passer des checkpoints, être capable de réagir rapidement en cas de danger. Comment se forme-t-on à tout cela ?

Les Décodeurs ont assisté à la formation donnée par Gaetan Vannay, reporter de guerre pendant 17 ans dans des zones comme la Lybie, la Syrie ou la Géorgie.

Les recommandations de Gaetan Vannay

1. Une bonne organisation en amont

Ce travail est réalisé avant le départ, avec la Rédaction. On va veiller à prévoir :

  • un bon fixeur, c'est à dire un accompagnateur local dans une région à risque, faisant office à la fois d'interprète, de guide, d'aide de camp,
  • un matériel parfaitement adéquat et en ordre,
  • une bonne assurance qui permet de partir l'esprit tranquille.
     

2. Une attention constante

Gaetan Vannay recommande en priorité d'être sensible et attentif, d'être à l'écoute de soi-même : il faut écouter son instinct, ce savoir et cette expérience intuitifs. Le bon sens, le sang-froid, les sens en éveil, tout cela est essentiel. On sort de sa zone de confort, il faut savoir si on est prêt à assumer les risques.

La notion de responsabilité est centrale, il faut assumer chacune de ses décisions, chacun des risques pris et des conséquences potentielles. 

Il faut se concentrer sur les moyens de s'en sortir et ne pas court-circuiter ses pensées par des regrets du type 'j'aurais dû faire ceci plutôt que cela'. 


3. Les bons réflexes

Les bons réflexes, cela s'acquiert avec l'expérience ou grâce à des formations avec d'anciens militaires ou journalistes. Gaetan Vannay conseille par exemple : 

  • Dans une zone où il y a des bombardements, éviter les pièces où il y a des vitres. Si impossible, pour éviter les éclats de verre, ouvrir les fenêtres ou tirer les gros rideaux ou encore barder les vitres de gros scotch qui retiendra les éclats.
  • Au check point, enlever ses lunettes de soleil, avoir un discours très clair, créer du lien, être très attentif à son propre comportement. Garder les mains visibles, ne pas farfouiller dans son sac. Attention à la caméra qui, à distance, peut être confondue avec une arme. Par ailleurs, les gens aux barrières n'ont pas nécessairement envie d'être filmés ou photographiés.
  • Dans le cas d'un kidnapping, essayer de créer du lien avec les geôliers. Ce qui est rassembleur, c'est de parler de la famille, de la religion même si elle est différente. Parfois il vaut mieux être quelqu'un qui croit en quelque chose que d'être un mécréant.
  • Il n'est pas conseillé d'avoir une arme. Chacun décide, mais il faut savoir qu'il y a un risque par association.

"Tous ces trucs sont des incontournables, bons à savoir. Ils peuvent paraître extrêmement anecdotiques, mais dans le contexte, ils vont permettre de diminuer le niveau de risque que cela se termine extrêmement mal. C'est chaque fois une balance entre ce que je fais pour diminuer le niveau de risque en sachant malheureusement qu'on ne l'annule jamais."


La plus-value de la formation par des journalistes

Une formation avec un militaire est très pratique, très technique. Elle permet d'apprendre à reconnaître les différentes armes et comment elles sont utilisées, ce qui peut être utile à savoir pour sa sécurité. Le militaire bénéficie des infrastructures nécessaires pour organiser des démonstrations et des exercices pratiques. La simulation permet d'être déjà dans des contextes de stress qui montrent au journaliste comment il va se comporter.

Toutefois, l'aspect humain est moins développé dans cette formation donnée par des militaires. D'où l'intérêt de la compléter avec des formations données par des journalistes. La plus-value de la formation de journaliste à journaliste, c'est la pondération qui est liée au métier : pourquoi vais-je prendre ce risque ?


Le risque est chez nous aussi

Tous ces conseils peuvent être utiles aussi dans les contextes difficiles que nous connaissons aujourd'hui dans nos pays, que ce soit lors de manifestations dangereuses ou de mouvements de foule. Il y a des attitudes à adopter, des trucs et astuces à connaître. Il faut aussi se préparer au niveau psychologique, à affronter par exemple la haine et la violence.

En général, les journalistes ne sont pas formés, parce que, jusqu'ici, ce n'était pas nécessaire dans nos pays. Mais on se rend compte qu'il ne faut pas aller au bout du monde pour rencontrer des risques.

Il est essentiel de toujours faire la part des choses entre l'information à ramener et le risque. "Est-on obligé d'aller au plus près de l'action, entre la police et les manifestants, pour faire une couverture pertinente ? Dans le contexte des manifestations d'aujourd'hui, il faut pousser le questionnement beaucoup plus loin", conseille Gaetan Vannay. Ecoutez-le ici

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