Josef Schovanec: "Si Van Ranst avait été maigrichon, de petite taille, de 20 ans plus jeune, personne ne lui aurait accordé de crédit"

La bulle de Josef Schovanec : la santé nous rattrape toujours, qui que l'on soit
La bulle de Josef Schovanec : la santé nous rattrape toujours, qui que l'on soit - © Tous droits réservés

Sous quel signe est notre journée ? Dans un pays que j’affectionne, à savoir le Maroc, il est commun que les journées soient rythmées par l’humeur du Roi. Par exemple, quand le Roi du Maroc visite un chantier et qu’il découvre des irrégularités ou des retards, il se met en colère et le lendemain la presse du royaume titre sur par exemple " la colère du Roi ". Et cela fait les conversations des habitants.

 

Et en Belgique alors ?

 

Ces dernières semaines, ce n’est pas l’humeur du Roi que l’on trouve en Une des journaux. C’est celle d’un autre souverain, à savoir Marc Van Ranst.

De jour en jour, rien qu’en suivant les Unes belges, on peut savoir ses états d’âme. Oh non, son humeur n’est pas uniquement liée aux chiffres du virus : cela va bien au-delà : qu’on publie ses écrits, et le voilà en colère. Et cela rythme l’humeur de tous.

Inutile de dire que j’aime beaucoup la figure de Van Ranst. L’observer, l’écouter, permet d’apprendre tant sur notre monde. Sur quoi repose le fait que l’on fasse confiance à quelqu’un ou pas, qu’on le croie, qu’on le reconnaisse comme savant ou pas.

Dans mes longues discussions passées avec des responsables des médias français, en croisant leurs confidences, j’ai pu mesurer à quel point la construction d’une figure d’autorité suprême par exemple en psychiatrie, en philosophie ou dans d’autres domaines dépendait avant tout de l’apparence physique de la personne. Du ton de sa voix. Ses idées ou son érudition réelles, tout le monde s’en moque, en vérité. Pendant des années, j’avais cru que la Belgique était relativement à l’abri de ces dérives. A présent, je m’interroge.

En fait, c’est simple : si Van Ranst avait été maigrichon, de petite taille, de vingt ans plus jeune, personne ne lui aurait accordé le moindre crédit. Ou une femme, n’en parlons même pas. Et s’il avait été wallon, qui l’aurait pris au sérieux ? Les non-autistes ont ce sixième sens, qui fait qu’ils savent deviner qui est le chef dans un groupe humain, rien que sur son apparence et divers préjugés.

Bien sûr, le coup de génie de Van Ranst, son bonus secret qui fait les rois, c’est assurément son art de la petite phrase menaçante, sans parler de son engagement politique, qu’il a su manier de façon bien plus stratégique qu’un Raoult en France. En langage médiatique, Van Ranst est, comme on dit, un excellent client.

Alors, bien sûr, je lui souhaite le meilleur. Pourtant, le goût en bouche demeure amer : on ne peut qu’être pris de vertige quand on songe sur quels fragiles fondements reposent non seulement les fortunes personnelles, mais aussi les décisions collectives de nos sociétés dites modernes. " An nescis, mi fili, quantilla prudentia mundus regatur ? ", ne sais-tu pas avec combien peu de sagesse notre monde est régi ? Une société fondée sur des préjugés peut-elle être efficace ?

En fin de compte, construire une société inclusive pour les personnes bizarres rendrait là encore bien des services à tous.

 

 

 

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