Jean-Claude Kaufmann : "La minceur est devenue un opérateur de tri social"

Danaïde, au Musée Rodin
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Danaïde, au Musée Rodin - © Wikipedia

On les a méprisées, malmenées, transformées. Les femmes les ont dissimulées, camouflées sous des mètres et des mètres de tulle, de soie, de taffetas. Ailleurs, en revanche, on les a chouchoutées, dorlotées, engraissées à l’excès : les fesses.

Montre-moi ton derrière, je te dirai qui tu es. La fesse est morale, elle est spirituelle, elle est mesure de classe, indice de confiance en soi. Ronde ou fine, elle n’a cessé, à travers les âges, de jouer au yoyo.

Une histoire pas toujours drôle puisque les injonctions de la mode, les normes sociales, les diktats de la minceur ont conduit à bien des drames.

Depuis bien longtemps déjà, la guerre des fesses est déclarée, nous dit Jean-Claude Kaufmann, sociologue, dans son livre La guerre des fesses (Lattès 2013).

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La fesse est au fondement de l'humanité, nous dit Jean-Claude Kaufmann, non sans humour : "Sans station debout, il n'y aurait pas eu de gros cerveau, donc de civilisation. La station debout présuppose un muscle fessier qui s'arrondit."

Les statues du paléolithique montrent des femmes plantureuses. Dans toutes les sociétés premières, où la nourriture était peu abondante, la référence était la générosité du corps, les rondeurs qui permettaient de stocker, en prévision d'une période moins favorable. Elles indiquaient la puissance, la position sociale et sans doute la beauté.

L'une des premières fois où l'idée de la minceur prévaut, c'est dans l'Egypte ancienne, avec Cléopâtre. Mais il s'agit là d'une minceur très particulière qui concerne le haut du corps, le visage, la nuque, les épaules, les bras, mais pas du tout le bas du corps. Cléopâtre a d'ailleurs une taille très large, des fesses généreuses et un ventre.
 

Par la suite, à chaque époque, une norme s'installe, en même temps qu'une autre commence déjà à se développer.

La rondeur, c'est la vie

Le début du Moyen-Âge est une période de famine, d'épidémie, de guerre, la société souffre, il y a un désir de vie omniprésent. La référence, c'est plutôt les rondeurs.

En même temps, un imaginaire collectif place tout en haut le plus positif, le plus merveilleux : c'est le haut du corps, le visage, les yeux, la bouche. Les épaules, la poitrine sont acceptés comme valables aussi. Mais plus on descend, plus on va vers le négatif. Le pire va se fixer sur les fesses : elles sont liées à la sexualité, voire à la sexualité un peu transgressive, elles sont aussi liées aux excréments.

Autour du 12e siècle, l'Église est inscrite dans la société, elle gère tous les aspects de la vie et soutient la population. Des radicaux, comme les Cathares, vont vouloir élever la foi et donner valeur aux femmes au corps frêle, aux petits seins, aux hanches étroites. Dans les milieux populaires toutefois, on continuera à préférer les femmes bien en chair.

 

Minceur = maîtrise de soi

L'héroïne romantique, quant à elle, est toute pâlotte, maladive, elle grignote du bout des lèvres, ça ne l'intéresse pas. Elle est ailleurs, dans les émotions élevées, hors de la pesanteur et de la matérialité du corps.

Au 19e siècle, la manière dont on porte ses rondeurs va avoir son importance. Les bourgeois portent leur ventre haut, avec fierté, ils veulent montrer leur opulence. Le gros ventre avachi du paysan n'a pas la même valeur, il est moqué. Les ventres des bourgeois vont toutefois être caricaturés par les révolutionnaires. Ils vont devoir se mettre au régime pour montrer qu'être de la classe dominante, c'est affirmer sa capacité à maîtriser ses désirs et à se rapprocher de la minceur.

 

Les classes dominantes sont effectivement toujours à la pointe de la minceur. "Plus on se rapproche de l'hyper-minceur, plus on gagne des points, que ce soit dans la vie privée ou dans la vie professionnelle, avec la discrimination à l'embauche ou le déroulement de carrière. Et c'est même le cas en milieu scolaire. On présuppose à une personne mince des qualités positives : intelligence, maîtrise de soi... La minceur est devenue un opérateur de tri social aujourd'hui, d'une puissance absolument considérable. Et ce n'est pas uniquement la faute de la haute-couture, des mannequins et des magazines de mode..."

 

Rondeurs ou santé ?

Pour les médecins, la rondeur était plutôt positive, il y a quelques siècles. Mais à partir du 17e siècle, 18e siècle, on commence à nuancer, à se dire qu'il faut éviter les excès. Le premier corset est inventé pour les hommes, il est en fer et comprime les chairs. Les premiers régimes apparaissent, avec les redoutables cures de vinaigre ou les pilules de savon censées diluer les graisses. Les femmes s'en emparent, c'est une manière de se distinguer.

Rondeurs mal-aimées

Après la mode des pin-up et des stars opulentes des années 50, on constate à partir des années 60 un emballement pour l'hyper-minceur. Il faut toujours aller plus loin pour être plus mince que l'autre. "C'est une machine folle qui nous entraîne tous dans la norme de l'hyper-minceur et qui se diffuse progressivement à l'ensemble de la planète." 

En Occident, on méprise les rondeurs. C'est une réaction propre à notre culture, parce que dans d'autres cultures, elles sont tout à fait banalisées, comme au Brésil ou au Japon... Une contre-mode monte d'ailleurs de l'Afrique, de l'Amérique centrale, avec certaines stars. 

"Il y a un grand problème chez les femmes, c'est le désamour pour leur corps, alors que leur partenaire ont un avis beaucoup plus positif", conclut Jean-Claude Kaufmann.

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