Isabelle Saporta : "Chère abeille, sans toi on va perdre chaque année 153 milliards d'euros"

Isabelle Saporta : "Chère abeille, sans toi on va perdre chaque année 153 milliards d’euros.
Isabelle Saporta : "Chère abeille, sans toi on va perdre chaque année 153 milliards d’euros. - © Tous droits réservés

Isabelle Saporta  journaliste, spécialiste des questions d’environnement et d’agriculture, candidate pour les élections municipales de 2020 à Paris se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première.

Chère, très chère abeille,

 

Je te fais une lettre, qui peut être, je l’espère, pourra atténuer ton terrible bourdon. Pardonne cette facilité rhétorique, mais je sais que tu l’as, le bourdon.

Et je vais te faire une confidence, je l’ai aussi. Il me noue le ventre, il m’empêche de déglutir, et de m’endormir le soir quand je pense à toi, ainsi qu’à tous tes congénères volant ou rampant qui, en trente ans, ont presque disparu d’Europe.

 

80% d’insectes en moins. Je vais répéter ce chiffre, pour que tout le monde l’entende. 80% d’insectes ont disparu de la surface de la terre en moins de trente ans   

Voilà ce à quoi nous sommes arrivés, nous les humains, nous les apprentis sorciers capables de réduire n’importe quelle campagne éclatante et chantante, en un champ monocolore où règne un silence de mort. Nous avons aspergé tant est plus nos cultures, nous en avons enrobé nos semences… Et nous avons créé cette hécatombe. 

 Qu’à cela ne tienne ! Les fous de chimie, les adorateurs des phytos, ont un argument tout trouvé !  S’ils dézinguent toute forme de vie terrestre,  c’est pour la bonne cause ! C’est pour nourrir le monde ! Pour maintenir les rendements agricoles !

Mais si, tu le connais l’abeille,  cet argument des sacrosaints rendements qui vaudraient ton sacrifice …   

En clair, on te tue, mais c’est pour notre bien à tous. Et peut-être même pour le tien, va savoir !

Tu bourdonnes de rage ? Tu as raison. Cet argument est fallacieux. Des chercheurs l’ont d’ailleurs démontré : non, ces insecticides ne permettent pas de faire de bons rendements. Pire. Sans toi l’abeille, les rendements du colza, du tournesol et de bien d’autres cultures encore, s’effondrent.

En même temps, comment pourrait-il en être autrement ? Il ne fallait pas être grand clerc pour le deviner ! Tu pollinises ! Tu butines !  Tu bosses quoi !

Alors, tu sais l’abeille, on va faire une chose, comme ton sort à toi, toute seule, ne semble pas intéresser les grands de ce monde, on va leur parler le seul langage qu’ils comprennent: celui du pognon.   

Sans toi mon abeille, on va perdre chaque année 153 milliards d’euros.

153 milliards : voilà la richesse que tu crées toute seule chaque année, toi,  ma courageuse ! Et tu verras, que comme ça, plaquée or, on va les intéresser les financiers. Parce qu’ils savent bien eux, qu’en Chine, ils sont obligés de te remplacer par des ouvriers rudement habiles !

 Tu les as vu juchés sur des escabeaux, à essayer vaille que vaille de te remplacer avec un petit pinceau ?Avoue qu’on a déjà vu plus pratique ! Et ceux qui rêvent de te remplacer par des robots ? D’ailleurs tous ceux là savent bien au fond, qu’ils enchaînent les bévues te concernant…

 Bon, ne te réjouis pas trop vite quand même hein, ça ne les a pas empêchés de bloquer une fois encore un règlement européen qui devait te protéger … Ils gagnent du temps pour continuer à vendre leurs molécules tueuses. Ils gagnent du temps parce que pour eux, le temps, c’est de l’argent. 

 Ils ne veulent pas savoir que chaque minute qui passe, toi, tu risques ta vie. Mon abeille, si tu veux bien, on va dédier cette lettre à Michel, à Marie et à tous les apiculteurs, tes parents en quelque sorte, qui l’hiver dernier, celui d’avant et celui d’avant encore, ont perdu toutes leurs ruches.

 Je les vois, portant dans leurs bras fatigués, leur ruches mortes. Je les vois pleurer sur toi. Et je n’ai qu’une envie aujourd’hui : vous dire à toi et aux apiculteurs de ne pas baisser les bras. De tenir bon. Parce que le monde change, et que bientôt même les financiers s’en apercevront.

On a besoin de toi l’abeille, ne nous lâche pas !

  


Pour la sixième saison de l’émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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