Habiter en oiseau : Vinciane Despret mène l'enquête auprès des ornithologues

Un livre de la philosophe et psychologue Vinciane Despret
Un livre de la philosophe et psychologue Vinciane Despret - © Actes Sud

Pourquoi les oiseaux chantent-ils ? Comment les ornithologues pensent-ils ? La philosophe et psychologue Vinciane Despret nous emmène à la recherche du savoir disponible à propos des oiseaux.

Qu’est-ce que serait un territoire du point de vue des animaux ? Vinciane Despret mène l’enquête auprès des ornithologues. Car ce qui l’intéresse surtout, c’est d’observer la naissance et le développement de l’intérêt que les scientifiques portent aux oiseaux. Où l’on voit alors que, plus on étudie les oiseaux, plus les choses se compliquent. De nouvelles manières de faire territoire apparaissent, bien plus complexes que les ornithologues ne pouvaient l’imaginer.

Son nouveau livre a pour titre Habiter en oiseau (Actes Sud).
 

L’hypothèse du poète

Ce jour-là, Vinciane Despret a été bouleversée par la beauté du chant du merle, par son inventivité, sa créativité. Elle a eu un drôle de sentiment, celui que ce merle chantait comme si quelque chose de plus important que tout se mettait à importer pour lui. Elle écrit : "Le merle a inventé l’importance". Elle a eu un sentiment d’importance, dont elle ne connaissait pas l’objet et cela lui a pris quelques années pour le comprendre. Adressait-il une louange au cosmos ? Ce serait l’hypothèse du poète…

Comment tirer les scientifiques, sans trop les brusquer, de telle sorte que cette hypothèse poétique commence à frôler la leur ? se demande la philosophe. Le discours des scientifiques est, lui, toujours relativement discipliné. Mais quand ils ne sont pas sous le contrôle, ils peuvent être beaucoup moins disciplinés et être touchés par les oiseaux, par la beauté de leur chant et par son importance.

Le merle à un certain moment devient territorial, et cela impressionne les scientifiques : comment est-il possible que des oiseaux qui volent ensemble, qui partagent des espaces, se métamorphosent et s’isolent les uns des autres, jusqu’au moment où ils occuperont un espace, qu’ils défendront bec et ongles ? Il y a ainsi une distribution des territoires, des frontières à ne pas dépasser.
 

Pourquoi les oiseaux chantent-ils ?

Le chant des oiseaux dépend du moment, de l’oiseau, de la période.

"Le chant de l’oiseau, il est débordement. Il chante beaucoup plus que ce qui serait nécessaire en fonction de l’économie de la théorie de l’évolution. Il ne chante pas que pour attirer les femelles. Sans vouloir généraliser, c’est surtout des histoires entre mecs, entre rivaux, entre voisins, entre amis, des conflits où il y a beaucoup plus d’esbroufe que d’autres choses. […] Le territoire met des distances pour pouvoir mieux vivre ensemble. Il permet d’avoir un chez soi où on est tranquille tout en continuant à avoir une vie sociale."

 

"La philosophie n’a pas pour tâche d’informer, mais celle de ralentir, de se désaccorder, d’hésiter. Se désaccorder pour trouver d’autres accords."

Il ne s’agit pas d’offenser, de mépriser l’opinion, de faire polémique. Il s’agit d’être pour, mais de ne pas accepter nécessairement la manière dont les problèmes sont ficelés. Quand on vous soumet un problème, se demander : est-ce qu’il est bien ficelé ? Est-ce que je ne suis pas en train d’accepter trop vite la manière dont on pose la question ? Pourquoi m’impose-t-on cette alternative-là ? Qu’est-ce qui fait que ça ne tient pas ensemble ?

Mais que veut dire penser ? La philosophe Isabelle Stengers lui a dit un jour : "En fait, une cuisinière pense, comme par exemple dans le Festin de Babette, un photographe pense,… et on les voit penser quand ils hésitent". Vinciane Despret a eu un choc : penser c’est le moment d’hésitation. "Nous les philosophes, ce que nous faisons, c’est que nous pensons comment nous devons penser". L’hésitation vient : quelle est la bonne manière de penser ce problème ? C’est ce qui l’a encouragée à continuer à travailler.

Qu’ont apporté les femmes à la philosophie ? A l’époque de ses études, le fait d’être femme n’était pas un atout, surtout en philosophie. "Ce qu’elles ont apporté, ce n’est pas en tant que femmes, c’est surtout en tant que féministes, avec une conscience politique particulière : c’est inquiéter l’universel, inquiéter les généralités, inquiéter les théories trop hâtives ou déconnectées du réel."


L’époque du 'phonocène'

Il faudrait nommer notre époque 'phonocène', parce que c’est l’ère où on va devoir entendre les sons de la terre, les grondements de la terre. Il faut commencer à penser notre période en termes de catastrophe, mais réactiver du goût pour la beauté, réactiver certains modes d’attention, réactiver des joies.

Il faudra trouver de la joie pour lutter. Ce concept de phonocène est une façon de nommer une époque en considérant à la fois l’idée d’une catastrophe et à la fois l’idée qu’il y a encore de la vie, mais qu’il faudra se coltiner avec elle d’une manière différente. La joie comme moteur de lutte, c’est très important pour Vinciane Despret. Certains mouvements activistes, confrontés à des choses violentes et difficiles, le font avec énormément de créativité et de joie.

"Le rapport qu’on a avec les choses par le biais de l’ouïe n’est pas le même que celui que l’on a par le biais de la vue. Quand on est dans la vision, on est toujours dans une vérité de type référentiel, dans un rapport de concordance. On a des certitudes, avec la vision. Avec l’ouïe, on est dans un rapport plutôt de curiosité, de vérité générative, une vérité qui va produire un certain type de réel, de savoir, de relation. On est en quête de réel.

Entrer dans le phonocène, c’est se mettre dans d’autres systèmes de rapport à la vérité, qui produisent plus de réel, qui sortent de l’idée que l’homme est exceptionnel, notamment parce qu’il a le langage. Entrer dans le phonocène, c’est commencer à penser la langue des choses, à penser les choses comme dotées d’une certaine forme de langage qui n’est pas le langage humain. L’être humain est relativement exceptionnel, au même titre qu’une araignée, un merle ou une vache sont exceptionnels."

Écoutez Vinciane Despret dans Et dieu dans tout ça ?

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK