Guy Verhofstadt est l'invité de Matin Première

Verhofstadt
Verhofstadt - © Google

Chaque matin, vers 7h45, Bertrand Henne reçoit un invité pour évoquer une question d'actualité.

Ce matin, c'est Guy Verhofstadt, chef de groupe des libéraux européens, qui s'y colle. Nous évoquerons le sommet européen et les perspectives budgétaires de l'Union.

 

Texte de l'invité:

-Georges Lauwerijs : Et notre invité ce matin, c’est donc Guy Verhofstadt, chef de file des libéraux européens. On va parler du budget européen. Les négociations entre chefs d'Etat sont tendues et toujours en cours, Bertrand Henne.

-BH : Oui, après une longue nuit de négociations. Et Dieu sait si Guy Verhofstadt en a connu des longues nuits de négociations quand il était Premier ministre. Bonjour, Guy Verhofstadt.

-GV : Bonjour.

-BH : Le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a donc remis une nouvelle proposition de budget pour l’Union européenne 2014-2020. Selon les chiffres qui circulent, ils proposeraient 908 milliards d’euros de dépenses effectives pour l’Union européenne durant cette période, ce qui est une nette baisse par rapport à la situation actuelle. Est-ce que c’est suffisant comme chiffre pour que l’Union fonctionne convenablement, Guy Verhofstadt ? Est-ce que c’est acceptable ?

-GV : Il faut d’abord dire que le problème n’est pas la hauteur des montants. Le problème se trouve à l’intérieur des montants. Qu’est-ce qu’on va faire avec cet argent ? Quelles sont les priorités ? Et le premier problème qui se pose, c’est en effet le fait que les payements soient mis à 908 milliards d’euros et que les engagements, comme on dit, sont mis à 960 milliards d’euros. Ce qui veut dire qu’il y a une différence de plus de 50 milliards d’euros. C’est-à-dire que c’est un début de déficit que l’Union européenne est en train de créer.

-BH : C’est-à-dire qu’il y a une différence entre ce qui est promis, on va dire, à l’Union européenne et ce qu’elle va vraiment devoir payer entre ses factures. Et ça, ça pose problème au Parlement européen ?

-GV : Oui, en effet, cela ne plait pas au Parlement européen parce qu’on va commencer avec un déficit. On a déjà des déficits partout. En Europe, dans tous les Etats membres, on dit qu’il faut les diminuer, les faire disparaitre. Et les chefs d’Etat et de gouvernement vont commencer à créer un déficit au niveau européen. Vous vous rappelez peut-être les années 80 quand la Belgique était le malade de l’Europe, très en difficulté au niveau budgétaire. Eh bien, c’était justement dû, c’était la conséquence du fait qu’il y avait chaque fois une énorme différence entre payement, d’une part, et engagement d’autre part. Si on s’engage dans quelque chose, si on promet un travail d’infrastructure, par exemple, alors il faut payer, il faut prévoir aussi les montants de payement.

-BH : Oui, et Martin Schultz, le président du Parlement européen, a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme à ce sujet, hier. On sait que le Parlement européen, dans la nouvelle procédure budgétaire, a finalement une sorte de droit de véto, il peut dire non si le budget ne lui plait pas. Alors, évidemment, on n’a pas les détails. Vous l’avez dit, il faudra voir comme c’est ventilé. Mais avec une telle différence entre ce qui est promis et ce qui sera réellement payé -et vous le dites, ça veut dire un déficit-, est-ce que pour vous, en l’état, ce serait acceptable ?

-GV : Je vois mal le Parlement dire oui. Naturellement, il faut voir les détails. Par exemple, est-ce qu’il y a suffisamment de flexibilité dans ce budget ? Par exemple, si on a trop d’argent dans un chapitre, est-ce qu’on peut le transférer vers d’autres politiques ? Par exemple, les politiques d’innovation, d’investissement, d’infrastructure qu’on doit naturellement encourager dans la crise actuelle dans laquelle on vit. Ou, deuxièmement, est-ce qu’il va y avoir des ressources propres ? Ça veut dire est-ce qu’on va prévoir maintenant un financement direct de l’Union européenne ? Parce qu’il faut savoir que, pour le moment, ce sont des contributions nationales qui sont la base du financement. Et cela pause énormément de problèmes, c’est ce qu’on est en train de vivre. Il y a des pourparlers tout le temps, ce sont des marchandages dans lesquels l’intérêt européen ne joue pas, dans lequel, en fait, ce sont les intérêts au niveau national qui comptent.

-BH : Oui. De ce qu’on sait de la ventilation des dépenses, de ce qu’on comprend de la négociation, tout ce qui est politique agricole commune est plus ou moins sauvegardé, surtout à la demande de la France. Les aides régionales sont plus ou moins sauvegardées pas dans les mécanismes mais dans les montants, notamment à la demande de l’Allemagne, des pays de l’Est. Ça veut dire que ce qui souffrirait d’une baisse de budget européen, ce sont les crédits d’infrastructure, ce sont des dépenses liées à la croissance. C’est ça, le problème, Guy Verhofstadt ?

-GV : C’est ça le problème quand on fait des coupes. Des coupes comme on fait maintenant pour le moment. Comparé aux précédentes propositions, c’est chaque fois dans le chapitre premier, c’est-à-dire dans le chapitre qui concerne l’innovation, la recherche, les investissements dans l’infrastructure. C’est là qu’on trouve chaque fois les montants parce que les autres intérêts -cohésion, politique agricole-, sont défendus et sont protégés par certains Etats membres de l’Union, et ça ce n’est pas sérieux, naturellement. On ne peut pas dire, d’une part, qu’il faut combattre la crise économique et puis faire les coupures dans le budget justement dans ces dépenses qui préparent l’avenir.

-BH : Oui, ça veut dire, si je vous entends bien, Guy Verhofstadt, que non seulement l’Union européenne commencerait à s’endetter mais qu’en plus elle sabrerait dans les dépenses qui lui permettraient peut-être de sortir de la crise, c’est une double erreur ?

-GV : En effet. Et c’est pour cette raison-là que le Parlement va examiner minutieusement cette proposition. Il est possible que le Parlement dise non. Et à ce moment-là, on va revenir à du budget annuel, parce qu’il faut quand même dire que ce système qu’on a maintenant, c’est-à-dire un cadre financier pour 7 ans, est-ce que cela a encore du sens ? Parce que, en 7 ans, beaucoup de choses peuvent changer, il peut y avoir une crise économique, cela pourrait être nécessaire de justement faire baisser les dépenses, puis justement faire remonter les dépenses ; tout cela n’est pas possible quand on fixe déjà pour 7 ans. Je ne connais aucun pays dans le monde. J’ai dit au Parlement européen : même l’Union soviétique avait une planification seulement sur 5 ans, pas sur 7 ans. Donc c’est aussi une question de méthode, et je me demande si ce n’est pas mieux de revenir au système classique qu’appliquent tous les Etats-membres, c’est-à-dire un budget annuel qui est approuvé par le Parlement au début de l’année et qui est dépensé et contrôlé vers la fin de l’année.

-BH : C’est-à-dire que ce qu’on vit ici, Guy Verhofstadt, c’est un petit peu la mort de la manière classique de négocier les budgets ? Vous nous dites " il est bien possible que le Parlement dise non à ce qui est pour l’instant sur la table ", et ça voudrait dire, finalement, alors qu’on arriverait, l’Union négocierait son budget chaque année comme un Etat normal, c’est ce que vous nous dites ?

-GV : Oui, oui, tout à fait, et de plus en plus. Moi, je suis d’avis, le Parlement est d’avis que c’est ça la meilleure façon d’y aller à l’avenir parce que chaque fois, tous les 7 ans, avoir un marchandage dans lesquel ne jouent que les intérêts au niveau national et pas l’intérêt européen, on ne peut pas continuer comme ça.

-BH : Sur un plan politique, Guy Verhofstadt, est-ce que ce qu’on vit ce soir aussi, c’est la suite du discours de David Cameron, discours plutôt eurosceptique, en tout cas où il avait annoncé un référendum dans son pays sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union ? Est-ce que c’est la suite de ça et est-ce que David Cameron est en train de bander les muscles face au reste de ses partenaires européens ?

-GV : Oui, ce n’est pas seulement David Cameron, mais c’est surtout lui, naturellement, qui veut faire baisser les dépenses et qui ne voit pas que la meilleure manière d’en fait résoudre les problèmes des Finances publiques, c’est de coopérer ensemble au niveau européen. Ce n’est quand même pas difficile de comprendre que si on met ensemble les efforts au niveau européen, cela coûte beaucoup moins que, par exemple, au niveau national. Prenez, par exemple, la défense européenne. Si on freine la défense européenne, on pourrait gagner des milliards et des milliards d’euros dans chaque Etat membre qui fait maintenant exactement les mêmes politiques et les mêmes dépenses. Mais là, c’est une question de fond, naturellement. Il y a des gens, des hommes politiques qui ne veulent pas avancer avec l’Union européenne. Et ça se sent maintenant dans cette discussion budgétaire.

-BH : Alors, une question, Guy Verhofstadt : cette semaine, les ouvriers d’Arcelor sont venus à Strasbourg pour manifester leur colère face à la fermeture de leur entreprise et demander une Europe qui protège ses industries. Est-ce qu’ils rêvent, ces ouvriers, Guy Verhofstadt ? Ou est-ce qu’ils peuvent espérer qu’un jour l’Union européenne défende un peu ses industries comme Barack Obama le fait avec General Motors aux Etats-Unis ou les Chinois le font avec leur industrie ?

-GV : Je pense qu’il faut développer des politiques industrielles au niveau européen. Et donc, cela va de pair avec un marché libre, comme on connait déjà maintenant dans l’Union européenne. Le problème, pour le moment, c’est que la plupart des chefs d’Etat et de gouvernement continuent à penser qu’ils peuvent mieux défendre les intérêts de leur industrie au niveau national. Et ça, c’est un mirage. On le sait maintenant, on l’a vu dans l’automobile, on le voit maintenant dans l’acier.

-BH : Est-ce que vous diriez, vous, le chef de file des libéraux européens, qu’il faut plus de protectionnisme européen ?

-GV : Pas du tout du protectionnisme. Il ne concerne pas le protectionnisme, il concerne simplement demander, exiger des conditions égales partout dans le monde. Il ne faut pas tomber dans le protectionnisme, ce serait une erreur grave. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas développer des politiques communes et cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas défendre nos intérêts envers la Chine, l’Inde à pied égal, avec une intégration beaucoup plus poussée, c’est ça qui nous manque.

-BH : Il n’y a pas de facilité à ce niveau-là, c’est ce que vous dites. Une dernière question : il nous reste un peu moins d’une minute, Guy Verhofstadt. J’aimerais avoir votre avis sur le débat qui agite chez nous la sphère politique avec Bart De Wever à Anvers, qui veut que la neutralité vaille pour tout le monde, y compris pour les homos qui ne pourraient pas montrer leurs préférences sexuelles. Qu’est-ce que cela vous inspire, ça ?

-GV : Je crois qu’on a vu que des réactions négatives là-dessus. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire que j’ajoute encore ma réaction négative à toutes celles-là.

-BH : On suppose qu’elle est négative mais il a dit, Bart De Wever, qu’il était largement diabolisé.

-GV : Oui, mais je ne vais pas commencer à encore une fois polémiquer. Je crois que les réactions de tous les gens, associations, de la société civile ont été très claires envers cela. On vit dans un autre temps, dans un autre monde pour le moment.

-BH : Vous voulez dire quoi ? Que Bart De Wever est réactionnaire ?

-GV : Encore fois, pourquoi vous voulez maintenant m’arracher des positions ?

-BH : Parce que votre avis compte, Guy Verhofstadt.

-GV : Oui, je suis toujours clair là-dessus, mais je crois que pour le moment, il y a des choses beaucoup plus importantes que de parler de Monsieur Bart De Wever.

-BH : Allez, merci, Guy Verhofstadt, d’avoir été notre invité ce matin.

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