Grogne sociale en France : 1995 VS 2019

La grogne sociale en France : 2019
La grogne sociale en France : 2019 - © ALAIN JOCARD - AFP

Ce jeudi 5 décembre, la France tourne au ralenti en raison d’une large mobilisation contre la réforme des retraites. Il y a tout juste 24 ans, une grève similaire avait paralysé le pays et certaines des revendications annoncées à l’époque font étrangement écho à l’actualité du jour. Pierre Marlet analyse et compare les deux journées de grogne sociale et leurs enjeux.

Réformes des retraites et autres régimes spéciaux

En 1995, le financement des retraites posait problème puisque les années de pension s’allongeaient de plus en plus par rapport aux années de travail. En outre, les fameux régimes spéciaux avantageaient certaines catégories en permettant par exemple au personnel roulant de la SNCF de partir à la retraite à 52 ans. Le Premier ministre Alain Juppé voulait donc réformer tout le système. Il s’était d’ailleurs adressé directement aux Français dans le 20h, en direct de Matignon, se disant notamment " droit dans ses bottes ", expression qui lui collera ensuite à la peau pendant de nombreuses années.

Le problème, c’est que le gouvernement Chirac vient d’être élu sur le thème de la fracture sociale. L’idée de réformer les retraites a donc du mal à passer auprès du peuple français, surtout lorsqu’ils veulent en profiter pour réformer également la sécurité sociale. La jeunesse, inquiète pour son avenir, se mobilise alors aux côtés des syndicats, bientôt rejoints par toute la gauche. La grève sera longue, elle dure trois semaines et les Français appuient en majorité les grévistes, même s'ils éprouvent de grandes difficultés pour se rendre au travail. Finalement, le président Chirac prend peur et impose à Alain Juppé de reculer sur la réforme des retraites.  

Macron va-t-il reculer ?

S'il le fait, il risque de perdre toute crédibilité : depuis qu'il est président, Emmanuel Macron s'est efforcé de se donner une image de réformateur. C'était d'ailleurs une promesse de campagne : réformer les retraites, rendre le système plus simple (il existe actuellement 42 régimes différents en France), plus équitable et mieux finançable sur le long terme. Néanmoins, depuis l’an dernier avec la crise des gilets jaunes, le président a appris que réformer sans avoir bien préparé le terrain, c'est très risqué. Les Français râlent, s'agitent et manifestent. Ce soir, nul doute que le président sera donc attentif à l'ampleur de la mobilisation et aux secteurs qu'elle a touchés, mais sa stratégie est clairement identifiée : présenter le mouvement comme une protestation sectorielle, celle d'enfants gâtés qui veulent garder leurs avantages.

Le contenu de cette réforme

Mais alors, de quoi exactement est composée la fameuse réforme ? Peu de gens en France ont malheureusement la réponse à cette question et beaucoup de journalistes et éditorialistes politiques peinent à l’expliquer. Alors qu’en 1995, le plan d'Alain Juppé était précis, chiffré et discuté à l'Assemblée nationale, en 2019, ce n’est pas aussi clair. À ce stade, l’intention affichée est celle d'un système universel fondé sur le nombre d'années de cotisation qui donnerait droit à des points. Combien de points ? On ne sait pas. Universel veut-il dire identique pour tous ? Pas forcément. La fin des régimes spéciaux, c'est pour quand exactement ? Pas de réponse. Jusqu’à présent, l'exécutif a choisi de ne rien proposer de précis pour se garder des marges de manœuvre dans la concertation. Car oui, c’est promis : il y aura concertation avant d'élaborer les modalités précises de la réforme. D'un côté, c’est habile parce que cela empêche la rue de se focaliser sur des objectifs fixes pour faire reculer le gouvernement, si ce n'est le rejet en bloc de toute réforme. Mais d'un autre, le flou génère l'inquiétude, donne l'impression qu'Emmanuel Macron avance masqué, cela accroît donc la méfiance vis-à-vis de ses réelles intentions. Les sondages reflètent d’ailleurs cette ambiguïté :  une majorité de Français est favorable à l’instauration de réformes, mais ils n'ont pas confiance en Emmanuel Macron et son gouvernement pour les réaliser. En outre, sept Français sur dix trouvent le mouvement de grève d'aujourd'hui justifié. Après avoir affronté la colère des gilets jaunes l’an dernier, les mois de décembre ne sont décidément pas simples pour Emmanuel Macron.  

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