Gilets jaunes et agressions de journalistes : de quoi est-ce le symptôme ?

Une équipe de la RTBF prise à partie par les gilets jaunes
Une équipe de la RTBF prise à partie par les gilets jaunes - © Tous droits réservés

Deux agressions répertoriées en Belgique, plusieurs en France… Les journalistes ne sont pas les bienvenus sur certains rassemblements de gilets jaunes. Les insultes pleuvent : ils seraient vendus au pouvoir, auteurs de mensonges continuels, payés par nos impôts pour 'faire de la merde'. Il y a manifestement un malaise, une défiance grandissante entre le public et la profession.


Une saine défiance est une bonne chose

Charles Perragin est journaliste, il a co-fondé le groupe Facebook #payetoiunjournaliste. A la base, l'idée était de dénoncer les agressions dont des journalistes français ont été victimes en couvrant les gilets jaunes. Avec un message simple : il n'y a aucune justification à des actes de violence envers une personne dont le métier est d'informer. 

Ce groupe est rapidement devenu un espace de discussion très animé entre journalistes et citoyens, qui sont venus y expliquer ce qu'ils reprochent aux journalistes et demander des éclaircissements sur leur travail.

Charles Perragin estime que la défiance envers les journalistes est saine. Il faut bousculer, opposer les discours médiatiques. Le problème survient quand la défiance quitte le registre de la critique du discours pour devenir une défiance envers les personnes, pour ce qu'elles représentent, à savoir le pouvoir médiatique en général. 


Comment expliquer cette défiance agressive ?

Laura Calabrese, professeur à l’ULB en analyse du discours médiatique, avance 3 explications possibles à l'attitude des gilets jaunes envers les journalistes  :

1. Le fait qu'ils n'ont pas besoin de l'attention médiatique professionnelle, puisqu'ils ont leur propre média : les réseaux sociaux. Ils sont leur propre média. Les selfies, les vidéos les montrent s'exprimant de manière plus ou moins spontanée. "Ils ne demandent pas à être sous les projecteurs et ça, c'est vraiment une première." Comme avant eux certains mouvements écologistes, féministes, syndicaux, ils n'ont pas besoin de porte-parole.

2. Les journalistes sont vus comme une espèce d'avant-garde culturelle, qui défend majoritairement des causes progressistes, comme l'écologie. Ils seraient donc en contradiction avec les revendications.

3. La troisième hypothèse est à nuancer : il y aurait peut-être une composante identitaire d'extrême-droite, dont on ne connaît pas vraiment la mesure. Il faudrait faire la sociologie de ce mouvement pour mieux le comprendre.


En France, ce sont surtout les journalistes de la chaîne d'info en continu BFM TV qui sont visés. Il est évident que dès qu'une caméra arrive, la tension monte, ce n'est malheureusement pas le cas qu'avec les gilets jaunes. La violence envers les journalistes n'est pas récente. Charles Perragin a l'impression que de plus en plus de citoyens français entretiennent des rapports assez communautaires avec la presse. Certains blogs ou journaux d'opinion appellent à la violence, avec un discours radical virulent envers l'intégralité de la presse.


Une information uniforme

Notre manière de nous informer a beaucoup évolué avec les réseaux sociaux. Avec la bulle algorithmique, on reçoit des suggestions d'articles qui sont similaires à ce qu'on a déjà lu auparavant, ce qui vient en quelque sorte nous conforter dans ce qu'on pense. Les médias traditionnels nous donnent du coup la sensation qu'ils nous mentent parce qu'ils ne disent pas forcément la même chose que ce à quoi on a été exposé sur les réseaux sociaux.

Pour le journaliste Charles Perragin, il y a un côté spéculatif dans l'information : un discours médiatique émerge sur un certain sujet avec des angles très similaires. Du coup on a l'impression que les médias disent tous un peu la même chose, que ce soit en télé, en radio et sur les réseaux sociaux. En réaction à cela, certains médias tordent le bâton dans le sens inverse, en produisant des contenus discutables sur le plan journalistique et en affichant des opinions très tranchées.

Par ailleurs le financement par la publicité a engendré l'obsession pour les groupes médiatiques d'être visibles sur tous les médias et réseaux sociaux. Ils cherchent l'information qui marche, qui génère du trafic et cela va créer des moments où tous ne vont parler que du même sujet.

 

Les médias traditionnels sont-ils dépassés ? 

La semaine dernière, le boucher de Farciennes a réalisé un Facebook Live depuis un barrage de gilet jaunes assez violents, qui a totalisé 660 000 vues en quelques jours. C'est énorme quand on sait que le journal télévisé de 19h30 fait en moyenne 500 000 téléspectacteurs.

Laura Calabrese ne fait pas l'opposition entre les médias traditionnels et les nouveaux médias, mais entre les médias professionnels et les médias non-professionnels. "Il faut accepter le fait que les médias ont changé et que certains réseaux sociaux sont considérés comme des médias à part entière par les gens. Mais il faut aussi bien souligner le fait que l'information prend du temps à fabriquer et coûte de l'argent, que des gens y sont formés."

Les médias non-professionnels en revanche mélangent entre l'information et la communication, qui est souvent une mise en scène de soi-même. Les faits ne sont pas cadrés comme savent le faire les journalistes professionnels.

 

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