Fuir la terre, naviguer en solitaire

Fuir la terre, naviguer en solitaire
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Fuir la terre, naviguer en solitaire - © Tous droits réservés

Dans sa chronique « Vous avez du courrier ! », Romain Detroy nous parle de la correspondance du comédien Jacques Gamblin et du navigateur Thomas Coville.

On ne peut pas raconter un voyage. C’est une autre solitude, celle de ne pas pouvoir raconter.

L’acteur et écrivain français Jacques Gamblin (récemment à l’affiche du film L’Incroyable histoire du facteur Cheval) et le navigateur et skippeur français Thomas Coville se rencontrent en 2013.

Quelques mois plus tard, en janvier 2014, Thomas Coville va tenter de battre le record du tour du monde à la voile en solitaire, qui est alors de 57 jours. C’est sa quatrième tentative. Dès le premier jour de navigation, Jacques Gamblin lui envoie quotidiennement des mots d’encouragement :

Pense à respirer ! Je te salue fort. Tu es grand, très grand. Surtout ne te mets en colère contre rien ! Ne te laisse pas envahir par ces ondes pourries et parasites qui se collent à ta peau comme des poissons-pilotes. Tu es et dois être au-dessus. Je t’admire profondément. 

Dans ses courriers, Jacques Gamblin se confie aussi sur sa vie. Il raconte le quotidien, les cours de tango qui lui font du bien, les éreintantes journées de promo, et la trouille qu’il ressent chaque jour avant de monter sur scène :

Je fais une sieste dans ma loge pour me calmer et aimerais me réveiller en scène, sans passer par cette minute qui précède la mise à feu. La minute des insectes, ceux de la tombée du soir, que je tente de chasser par de grands mouvements respiratoires. Les insectes de la peur qui me ramollissent les guiboles. Quand la lumière inonde le plateau qui n’attend plus que moi. C’est à cette seconde-là que je vais chercher le courage pour le sortir de ses gonds. À cette seconde j’arrache les montagnes de leur socle pour simplement faire le métier que j’ai choisi. Je déteste cette seconde. Je voudrais que tout ait commencé depuis toujours. En fait, je voudrais ne jouer que des spectacles en cours.

Malheureusement, le 30 janvier 2014, Thomas Coville décide d’abandonner sa tentative de record, à cause d’une météo trop défavorable… Il a perdu trop de temps à cause de l’absence de vent, et s’il continue sa course, il risque de devoir descendre trop bas et de heurter un iceberg, ce qui serait complètement suicidaire. Sur le chemin du retour, le navigateur, triste et déçu, trouve enfin le temps d’écrire à son correspondant :

Oui, je te reçois. Oui, je te lis et te relis. Jamais personne ne m’a écrit comme cela. Je suis en fait très troublé par ce que tu m’as offert. Je vis habituellement seul à bord et j’ai beaucoup de mal à partager ce que je ressens au fond de mes tripes pendant ces longues semaines en mer et là, toi, tu vois tout, tu entends tout, tu fais partie du bord.

Et parce qu’il comprend tout, Thomas Coville ose raconter ce qu’il fout là, au milieu de l’océan :

Je suis un mec qui rate, qui échoue, qui trébuche. Je pleure, j’ai mal, je ne suis pas un héros. Je merde tout le temps sur tout. Je navigue parce que je suis un lâche. Je fuis la terre, je fuis les autres, je fuis mes responsabilités de père, de mari, de frangin, de fils, d’ami. Quand je suis sur l’eau, je ne suis que dans l’action, dans l’instant de vivre la risée, la rafale, de lire une voile, entendre un bruit qui m’indique ce qu’il faut faire maintenant.

 

L’histoire aurait pu s’arrêter là… sauf qu’en 2016, Thomas Coville se lance dans une cinquième tentative de tour du monde à la voile en solitaire. Cette fois encore, Jacques Gamblin trouve les mots pour l’accompagner :

Tu fais un parcours de cinglé, tu additionnes les records des temps de passage, traces de mémoires, te faufiles dans des couloirs. Tu es ton propre sillage, ta peur, ta solitude, ton courage, ton équilibre. Déroule, déroule ton tapis de joie dans le dur et la souffrance. Déroule !

L’immense joie se déroulera le 25 décembre 2016, quand Thomas Coville achève sa course en 49 jours, 3 heures et 7 minutes. Le navigateur pulvérise le record du tour du monde à la voile en solitaire avec 8 jours de moins que le record précédent. Toute les lettres de Jacques Gamblin et de Thomas Coville, échangées entre 2014 et 2016, sont à découvrir dans le superbe ouvrage "Je parle à un homme qui ne tient pas en place" paru aux éditions des Équateurs.

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