FICTION - 'Sept moments avec Amîn', un texte de Laurent Georjin interprété par Yolande Moreau

"Hélène Delattre vit au bord de la mer. Elle remarque une silhouette sur la route qui relie le village à la plage. Elle sait qu’il s’agit d’un réfugié. Elle sait aussi qu’elle veut lui venir en aide. 
Hélène Delattre raconte. Et c’est Yolande Moreau, pour laquelle j’ai écrit ce texte, qui lui prête sa voix" - Laurent Georjin

 

Extrait 

"La première fois que je le vois, il marche sur la route
qui relie le village à la mer. C’est au début de l’été. Le
soleil brille déjà avec force. Le ciel est parfaitement bleu.

Un temps.

Je me souviens de l’intensité de sa couleur. Je me
souviens avoir souri en la regardant, saisie par une
impression étrangement douce de vertige. Soudain
j’étais allongée sur l’herbe grasse du jardin où j’ai
grandi et je laissais la contemplation du ciel m’étourdir.
Soudain j’étais de nouveau cette petite fille qui aimait
s’abandonner des heures durant, disponible au bonheur.

Un temps, puis dans un sourire.

Ça me fait sourire encore. Pourtant le temps a arraché
l’herbe grasse et il a mis dans les yeux de la petite fille
un regard retenu d’adulte poli. Pourtant les contraintes
ont presque entièrement remplacé l’abandon et rendu
le bonheur incertain.

Un temps.

Je me souviens de l’immensité du ciel et de mes yeux
grands ouverts qui découvraient en elle des chemins
emmêlés qui ne finissaient pas.

Un temps.

Lui non plus ne l’a sûrement pas oubliée. Sinon
comment aurait-il pu se trouver là seul, exposé au rejet,
à tout moment possiblement exclu d’un pays que la
peur retire de l’empathie et du partage. Comment
trouver la force de marcher sur une route inconnue qui
ne prolonge aucun chemin et alourdit le moindre
souvenir joyeux par la nostalgie des ciels étourdissants ?

Un temps.

Cette nostalgie est une souffrance latente, une tristesse
diffuse. Elle entame le sentiment de liberté que
l’enfance nous donne à ressentir dans une conscience
floue, une intelligence sauvage. Elle est la réponse
exacte, douloureusement juste à cette perception
confuse et illimitée. Elle enlève l’enfant de son enfance
et cette absence grandit en même temps que lui.
Lorsqu’il atteint l’âge de devenir adulte, lorsque plus
tard encore son corps cesse de croître, il arrive parfois
qu’elle le dépasse ou le retire à lui-même. Il arrive
parfois qu’il se perde, qu’il se sente étranger dans le
temps compliqué des grandes personnes. Alors il n’est
pas vraiment " là ". Il fait plus ou moins semblant de
croire à une place qui le fait tenir sur terre. Sinon il
flotterait peut-être comme un ballon. Mieux vaut
sûrement éprouver l’exil que de s’envoler au-delà de
l’atmosphère, de l’autre côté du ciel.

Un temps.

Le sentiment de l’exil commence tôt. À peine l’enfance
achevée qu’il surgit déjà dans la poitrine un peu plus
grande, le coeur peut-être un peu moins tendre. L’exil
de l’enfance est le premier exil. Nous le ressentons
tous plus au moins vivement, dans une solitude plus
ou moins profonde. Ce que certains d’entre nous
semblent avoir oublié. Ce que d’autres préfèrent
ignorer, atteints par l’amertume, abîmés par les
renoncements. Ceux-là sont sûrement plus tentés de
rejeter la vie et de refuser l’autre. Pourquoi se
contenteraient-ils de cette solution, de ce semblant de
réponse ? Comment s’en contenter ?"

Yolande Moreau interprète Hélène Delattre, écoutez la pièce intégrale ici

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Dans l'absence de Kathy

Katytza Bogart

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