Faut-il craindre les perturbateurs endocriniens?

Les perturbateurs endocriniens
Les perturbateurs endocriniens - © Editions Mardaga

Les perturbateurs endocriniens font bel et bien partie de notre quotidien. Ils font peur car ils sont nombreux et insaisissables, et leurs effets sur la santé sont multiples : infertilité, facteurs aggravants de cancer... Ces agents chimiques présents un peu partout dans notre environnement nécessitent qu’on s’y intéresse. L'ouvrage Les perturbateurs endocriniens, par le pédiatre et endocrinologue Jean-Pierre Bourguignon (Ed. Mardaga), permet de comprendre comment les cerner et comment s’en protéger.

Le docteur Anne-Simone Parent, qui poursuit ses recherches, nous en parle.
 

Que sont les perturbateurs endocriniens ?

Les perturbateurs endocriniens sont des substances extérieures au corps, des produits chimiques qui sont capables d'altérer la fonction des hormones, importantes pour grandir, contrôler notre appétit, développer le cerveau... Ces produits chimiques se fixent aux récepteurs des hormones, bloquent ou miment leur action, modifient leur transport ou leur dégradation dans le sang.

10 000 substances chimiques seraient de potentiels perturbateurs endocriniens. On les trouve dans l'environnement, dans certains pesticides, composés plastiques, désinfectants, équipements électroniques, détergents, cosmétiques, sources de combustion,... Nous y sommes quotidiennement exposés. Un foetus pendant la grossesse a déjà été exposé à une centaine de substances. Chaque jour, entre 100 et 150 perturbateurs nous atteignent.


En quoi sont-ils dangereux ?

On en parle davantage depuis les vingt dernières années, depuis que le bisphenol a été largement mis en cause.

Parmi ses effets, on observe que la puberté commence de plus en plus tôt, chez la fille et probablement chez le garçon aussi. Ce n'est manifestement pas lié à la génétique, mais plutôt à l'environnement. Certaines pathologies du neuro-développement se manifestent également.

Une puberté qui commence précocement est un problème pour plusieurs raisons :

  • psychologiquement il n'est pas facile de commencer sa puberté plus tôt. Le cerveau n'est pas prêt à cette évolution qui n'est pas naturelle. Cela peut causer plus tard des problèmes de maniaco-dépression ou de psychose.
  • être exposé très tôt à des substances comme des oestrogènes peut augmenter le risque de cancer hormono-dépendant, comme le cancer du sein.
  • c'est un marqueur assez facile sur le plan épidémiologique, c'est le marqueur que quelque chose se passe, et se passe très tôt.


L'un des premiers effets rapportés chez l'humain, et le mieux documenté, c'est le problème d'infertilité. Le diéthylstilbestrol, par exemple, a été prescrit pendant une vingtaine d'années pour prévenir les fausses couches, les vomissements pendant la grossesse, et on s'est rendu compte que les petites filles ont souffert plus tard de cancers vaginaux très rares. Chez les sujets masculins, on observe que l'exposition à certaines substances qui touchent les androgènes entraîne un problème de développement des organes génitaux, d'infertilité et un risque de cancer.


Faut-il paniquer ?

Les perturbateurs endocriniens ne veulent pas nécessairement dire perturbation du système endocrinien. On n'est d'ailleurs pas perturbé de la même façon à chaque moment de la vie : le foetus ou l'enfant en développement l'est davantage par exemple.

Toutefois, en termes de lobby, quand on estime que les doses faibles sont peu dangereuses, il faut savoir qu'elles ont clairement un effet réel. Les règles définies par l'OCDE utilisent des systèmes très anciens. On sous-estime peut-être les doses auxquelles un effet se produit. Et ce qui n'est pas encore pris en compte au niveau des législations, c'est l'effet des mélanges, de l'accumulation de diverses substances auxquelles on est exposé.

Les perturbateurs endocriniens apparaissent de plus en plus souvent comme facteurs aggravants de nombreux cancers. C'est un facteur de plus, une accumulation de différents facteurs de risque, et pas la cause directe. Il est difficile de pointer une substance spécifique et c'est ce qui est compliqué à faire comprendre aux autorités.

Par ailleurs, entre le moment de l'exposition et le moment où on développe la maladie, des années s'écoulent et le temps qu'il faut pour faire la preuve est énorme, souligne le docteur Anne-Simone Parent.
 

Que mettre en place ?

En Europe, on a beaucoup de retard dans ce domaine de recherches. La régulation devait être définie par la Commission européenne, mais celle-ci impose la nécessité de prouver le mécanisme endocrinien de la substance chimique, avant de la déclarer comme étant un perturbateur endocrinien.

"Ce qui veut dire des années de recherches et, du côté de l'industrie, des années gagnées avec la substance sur le marché. Donc actuellement on est très lent, puisque seulement quelques substances sont régulées par 10 ans. Il faut plus ou moins 4 générations pour que les substances prouvées comme perturbateurs soient finalement régulées. Cela fait 4 générations exposées."

Cela devrait être à l'industrie d'apporter la preuve que les éléments chimiques utilisés ne sont pas néfastes pour la santé.

A ce stade, il est urgent de mettre deux choses en place, estime le docteur Anne-Simone Parent:

  • l'information du citoyen et du soignant. Que peut-il faire pour diminuer l'exposition aux perturbateurs endocriniens ? Même s'il est illusoire de croire qu'on peut s'y soustraire... On ne peut pas les éviter mais on peut les comprendre et faire des choix, comme manger bio ou contrôler ses cosmétiques.
  • l'étape suivante est celle de la réglementation, en allant voter ou manifester pour prendre position par rapport à tout cela. Il est important de devenir des citoyens actifs, de poser des questions au pouvoir politique. Les choix qu'on fait en tant que consommateur peuvent inciter l'industrie à suivre la tendance et à limiter ces produits.

 

A lire : Les perturbateurs endocriniens, par le pédiatre et endocrinologue Jean-Pierre Bourguignon (Ed. Mardaga)

Jean-Pierre Bourguignon était pédiatre et endocrinologue, professeur honoraire à l’Université de Liège. Anne-Simone Parent, Docteure en médecine et en sciences biomédicales et pédiatre endocrinologue, poursuit les recherches du Dr Bourguignon sur le mécanisme du déclenchement de la puberté dans le cerveau et ses perturbations par l’environnement. 

Découvrez-en plus ici !

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK