Farinelli et le règne des castrats

"Farinelli et le règne des castrats"
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Nous sommes en 1768.

"Publié chez la Veuve Duchesne, librairie, rue Saint Jacques, à Paris, au Temple du Goût ", peut-on lire sur la couverture de l’ouvrage, 'Le Dictionnaire de Musique par Jean-Jacques Rousseau'.

A l’article Castrato, le philosophe écrit :

" Ces hommes, qui chantent si bien mais sans chaleur et sans expression, sont, sur le théâtre, les plus maussades des acteurs du monde.
Ils perdent leur voix de bonne heure et deviennent d'un embonpoint dégoûtant.
Ils parlent et prononcent plus mal que les vrais hommes, et il y a même des lettres comme l'R qu'il ne peuvent point prononcer du tout. "

Appréciation sévère de l’auteur de " L’Emile " !
 

Qui étaient les castrats dont l’histoire a retenu le nom de l’un des plus illustres : Farinelli ?

L'invité d'Un Jour dans l'Histoire est Patrick Barbier, italianniste, professeur à l’Université catholique d’Angers.

Auteur de Histoire des Castrats (Grasset, 1989), Farinelli le castrat des Lumières (Grasset, 1994).

 

Patrick Barbier donnera une conférence " Farinelli et le règne des castrats ", ce mardi 12 septembre, à 20h, au Studio des Carmes à Marche-en-Famenne, dans le cadre du Festival de musique baroque en Famenne Ardenne.

Intermèdes musicaux par le contre-ténor Dominique Corbiau.

La castration est vieille comme le monde, elle a été pratiquée dans toutes les civilisations depuis l'Antiquité, mais pas pour le chant. Mais on sait qu'il y avait déjà des castrats chanteurs à Sainte-Sophie de Constantinople au 6e, 7e siècle.

Les castrats apparaissent dans ce qu'on appelle aujourd'hui l'époque baroque, à la fin du 16e s à Rome : dans le contexte de la contre-réforme catholique, on va chercher à avoir tous les avantages des voix de femmes dans un corps d'homme, car il était hors de question que les femmes chantent dans une église. L'Eglise romaine légitime donc la pratique de la castration et est le point de départ du phénomène des castrats. Au 17e siècle, le phénomène devient exponentiel, dans la musique sacrée, puis dans l'opéra et le Bel Canto.

L'époque baroque est fascinée par les voix aiguës. Les grands castrats et les prima donna (cantatrices de haut niveau) touchent des cachets extraordinaires.

"La voix de castrat, il faut l'imaginer comme une voix d'enfant décuplée, parce que le but de la castration c'était d'empêcher la puberté et la mue. Donc, la voix d'enfant se conserve pour la vie entière mais forcément dans un corps qui évolue. On est donc dans une voix un peu différente d'une voix de femme, mais en même temps avec toute l'étendue vocale et la puissance d'une voix de femme, sans doute avec un timbre plus cristallin, propre aux enfants, et sans vibrato. La comparaison entre voix de castrats et voix des anges existe déjà au 17e et 18e siècles."

 

L'opération de castration

Dans les différentes parties qui constituaient l'Italie, la castration est interdite avant l'âge de 8 ans, mais doit se faire de toute façon avant la mue, donc entre 8 et 11 ans. La castration a toujours été clandestine, on n'a donc aucun registre, aucun document, aucunes statistiques sur le nombre d'enfants concernés, rien sur l'opération. Il s'agit d'une incision à l'aine, par laquelle on tire les testicules ou on les laisse s'atrophier, après avoir coupé et ligaturé les canaux. Contrairement aux eunuques, auxquels on retirait tous les organes extérieurs, et qui n'étaient pas destinés à chanter.

Il y avait un temps de convalescence, mais on ignore le taux de mortalité et les risques d'infection, d'hémorragie. Dans le meilleur des cas, un chirurgien opérait, dans le pire, c'était le barbier du village.

Beaucoup de familles modestes demandaient la castration d'un de leurs enfants, c'était un moyen pour échapper à la misère. Mais on masquait les vraies raisons sous des prétextes médicaux ou autres, car on n'osait pas dire aux enfants qu'ils étaient castrés pour le chant. La goutte et l'épilepsie étaient censées pouvoir se soigner par la castration. Ces enfants grandissaient plus que les autres, car privés de puberté, ils continuaient de grandir au-delà de l'âge normal, au-delà d'1m90 en moyenne.

Les traumatismes psychologiques étaient bien sûr fréquents : mélancolie, solitude... même si certains castrats le vivaient très bien.

La pratique de la castration pour le chant sera déconseillée par Clément XIV à la fin du 18e siècle. Et la vraie interdiction dans l'Eglise catholique viendra seulement en 1902-1903, par le Pape Léon XIII et son successeur. Le dernier castrat, dont il existe un enregistrement décevant, quittera la Sixtine en 1913.

Comme Rousseau, beaucoup trouvait des défauts aux castrats, il y avait en eux un combat très français, non pas contre les castrats mais contre l'atteinte à la nature et à l'intégrité physique qu'ils avaient subie : "Au nom de la raison, il n'est pas normal de castrer des enfants". Et en même temps, ces mêmes personnes pleuraient de bonheur en les écoutant chanter...

Farinelli

La plupart des enfants castrés étaient envoyés dans les grands conservatoires de Naples, mais Farinelli, né en 1705, a été pris, grâce à sa voix exceptionnelle, comme élève particulier chez Porpora, un jeune compositeur célèbre. Il aura comme protecteurs la famille Farina, une riche famille de magistrats napolitains, dont il s'inspirera pour son nom de scène. Il commence à se produire très jeune, vers 15 ans. Il fait ses débuts à Rome, et passera ensuite par Londres et par la Cour d'Espagne. Il finira sa vie à Bologne en 1782.

Il était grand, beau, élégant, très doué, très cultivé. On l'appelait Divo assoluto, Dieu absolu. Mais c'était un homme très droit qui a toujours refusé tous les pots de vin, tout en étant très influent. 

Il a connu la mélancolie, la dépression, la tristesse de ne pas pouvoir avoir droit à une vie normale avec des enfants.

VIDEO - Extrait de Farinelli, de Gérard Corbiau ( 1994)

"La voix de Farinelli dans le film de Gérard Corbiau en 1994 a été composée à partir de deux voix, une voix de soprano et une voix de contre-ténor, explique Patrick Barbier. Aujourd'hui, les voix de contre-ténor ont tellement progressé en amplitude et vers l'aigu qu'une seule voix suffirait pour chanter tous les airs de Farinelli."

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