Faillite des banques, 5 ans plus tard... Rien n'a changé ?

Luc Coene
Luc Coene - © Google

Les médias de la RTBF s'associent aujourd'hui pour une opération spéciale "Faillite des banques, 5 ans plus tard... Rien n'a changé ?". Ce matin, dans ce cadre, Bertrand Henne reçoit Luc Coene, Gouverneur de la Banque Nationale.

A partir de 7h, Matin Première consacre une bonne part de ses infos à ce thème avec des reportages, des analyses et des invités.

 

Retranscription de l'entretien:

BH : - À cinq ans jour pour jour de la crise financière Lehman Brothers, cela nous rappelle à quel point la crise actuelle a d’abord été une crise financière et bancaire et on s’en souvient, elle s’est invitée très rapidement en Belgique, entraînant la chute de Fortis puis de Dexia qui n’existe plus comme telle aujourd’hui. Luc Coene, à l’époque, les autorités de régulation, la CBFA, la Banque Nationale, de laquelle vous faisiez déjà partie, n’avaient pas pu éviter la débâcle. Est-ce qu’aujourd’hui vous diriez que ça ne peut plus se reproduire ?

LC : - Une crise peut toujours se reproduire parce qu’on ne peut pas contrôler à 100% tous les éléments d’un système financier mais je crois qu’on est maintenant beaucoup mieux armés pour la prévenir et surtout absorber les chocs éventuels qu’elle peut causer parce qu’il faut quand même voir que depuis cinq ans, beaucoup de choses ont changé d’abord du côté de la solidité des banques, on a quand même plus que doubler le capital que les banques doivent avoir et en plus on a augmenté la qualité, on a exigé une qualité beaucoup plus grande du capital nécessaire dans les banques, c’est un premier élément. Deuxième élément : on oblige maintenant également les banques à avoir un tampon de liquidité qui leur permet de résister à une crise pendant un mois plus ou moins.

BH : - C’était le problème notamment à l’époque de Dexia et de Fortis, c’est qu’elles n’arrivaient plus à se financer et donc il y avait des difficultés de liquidité à l’époque. Est-ce qu’aujourd’hui vous diriez que le secteur bancaire belge est sain ?

LC : - Voyons un peu ce qui s’est passé parce que je crois que le secteur bancaire belge a quand même subi une très grande transformation et si vous le permettez je vais vous donner quelques chiffres. Le total des bilans des banques belges avant la crise, c’était 1600 milliards en 2008, maintenant on est à 1050 milliards donc ça fait une réduction de plus de 30% du bilan. Regardons un peu à l’intérieur de ce bilan sur l’actif, que donnait-on comme prêts et crédits aux contreparties belges, c’est-à-dire entreprises et particuliers ? C’était 27% des actifs, le reste allait vers l’extérieur, et maintenant on est au-delà de 55% donc cela montre que nous nous sommes recentrés. Regardons un peu les activités de trading, qu’on appelle parfois, mêmes si elles ne le sont pas toutes, spéculatives. Elles représentent à peu près 14% des exigences en capital avant la crise, maintenant encore 5%.

BH : - Donc vous voulez dire que les banques belges font moins de spéculations, même si vous dites que le terme est peut-être un peu exagéré, et elles s’occupent plus, elles sont plus présentes qu’avant dans l’économie belge, plus recentrées sur l’économie belge ?

LC : - Absolument. Le secteur a maigri, il s’est recentré sur la Belgique, il a pratiquement réduit ses activités spéculatives à zéro et je voudrais quand même encore ajouter deux éléments : le niveau des rémunérations dans le secteur a quand même significativement baissé et l’élément le plus important, c’est quand même que le secteur a continué à exercer sa vocation, c’est-à-dire donner du crédit à l’économie belge. On est un des rares pays où l’octroi de crédits aux entreprises et aux particuliers augmente encore dans la zone euro.

BH : - Donc à ceux qui disent, et c’est vrai dans le monde des entreprises et même dans le monde politique, que les banques ne jouent plus assez le rôle de financement des entreprises et des PME en particulier, vous leur dites que ce n’est pas vrai ?

LC : - En grande partie ce n’est pas vrai, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de cas précis où il y a une demande qui n’est pas adressée par des banques. Pour les grandes entreprises il n’y a pas de problème parce que si elles ne peuvent plus avoir de crédit, elles peuvent directement aller sur le... Pour les PME, la situation est un peu plus complexe et c’est vrai que les banques ont resserré les conditions d’octroi de crédits mais c’était nécessaire parce qu’elles veulent améliorer la qualité de leurs livres de crédits et donc forcément on est un peu plus exigeants et donc quand il y a des doutes sur la rentabilité d’un certain projet, il est évident que les banques refusent de donner un crédit et c’est certainement que les conditions économiques actuelles ne sont pas très porteuses et donc forcément il y a parfois plus de doutes sur certains projets qui ne sont pas toujours justifiés et donc il y a certainement des entreprises qui voudraient du crédit et qui ne l’ont pas mais c’est peut-être pour de bonnes raisons.

BH : - Il y a pas mal d’observateurs du secteur bancaire qui témoignent du fait que certaines pratiques spéculatives à l’origine de la crise reprennent cours, notamment tout ce qui est importance des produits dérivés, on pointe aussi la manipulation des taux du Libor, le scandale du Libor en Grande-Bretagne, pour dire que finalement, une série de pratiques sont toujours présentes. Qu’est-ce que vous répondez à ces gens-là ?

LC : - Je dois dire qu’il y a une série de pratiques qui sont encore toujours là parce qu’on ne peut pas les changer du jour au lendemain. Le Libor par exemple, c’est en fait une pratique qui date déjà d’avant la crise qu’on a découverte récemment et pour le moment on cherche des solutions pour résoudre ce problème. Donc toutes ces pratiques, c’est difficile de les voir disparaitre de jour au lendemain. Ce que je constate de toute manière certainement du côté belge, c’est que les soi-disant opérations spéculatives ont pratiquement disparu, les seules opérations que l’on fait encore c’est pour le compte des clients et un peu pour gérer les marchés, les différents marchés parce que les banques doivent quand même intervenir pour maintenir la liquidité des marchés donc là elles ont besoin d’un certain volant d’actifs pour pouvoir le faire. Les pratiques par exemple de rémunération où on rémunérait les agents dans les agences pas sur base du bénéfice général mais de la rentabilité de certains produits très spéculatifs, tout ça ce sont des pratiques qui ont pratiquement disparu et donc cela montre quand même que le secteur a profondément changé mais bon, il est vrai que le secteur bancaire a naturellement une très mauvaise réputation, vous avez récemment fait un sondage…

BH : - Oui, qui montre que les sondés sont très méfiants.

LC : - Et donc le secteur bancaire est encore devant un très grand défi, je le répète toujours quand je vois les banques, elles doivent vraiment convaincre la clientèle en changeant leur mode d’opération et en montrant clairement qu’elles cherchent davantage l’intérêt des clients plutôt que leur propre intérêt.

BH : - Il y a une chose importante qui pèse toujours, et on appelle toujours ce dossier " l’épée de Damoclès " dans le monde bancaire belge, c’est Dexia. On a garanti Dexia à plus de 40 milliards d’euros or le groupe subit toujours de grosses pertes. Est-ce qu’il faut s’attendre encore, dans les prochaines années, à devoir renflouer Dexia, à remettre de l’argent là-dedans ?

LC : - Il faut quand même savoir que Dexia, en 2008, avait un taux de capital par rapport aux prêts qu’ils ont faits, plus grand que Lehman Brothers. Cela montre quand même à quel point la situation a été très déséquilibrée. Maintenant, Dexia est une banque en liquidation et il y a donc deux solutions, et j’entends souvent les gens dire " liquidons tout de suite l’institution ", le seul problème c’est que si nous faisons ça, nous allons maintenant avoir des pertes certaines de plusieurs dizaines de milliards…

BH : - Pour l’État belge ?

LC : - Pour l’ensemble de la banque, à partager entre la France et la Belgique. Il y a une autre manière d’aborder le problème, c’est de petit à petit, laisser disparaitre tous ces prêts, les laisser venir à échéance et à ce moment-là je suis certain qu’on va récupérer une grande partie de tous ces prêts parce que ce sont finalement des prêts qui sont faits à des autorités publiques locales et donc ils vont tous payer. Je crois que donc la voie qu’on a choisie est probablement la voie où l’on peut réduire davantage les pertes qu’en liquidant maintenant la situation. Ce que l’on va faire si on liquide maintenant, c’est de permettre aux Hedge Funds de réaliser un bénéfice important en rachetant à prix soldé tous ces actifs et puis ils feront, eux, le bénéfice or je crois qu’on peut garder ce bénéfice à l’intérieur de l’institution.

BH : - Rapidement la crise bancaire est devenue une crise économique générale et notamment une crise pour les états de dettes souveraines, on l’a vu en Grèce, c’est un dossier chaud de la rentrée, est-ce qu’il va falloir encore aider la Grèce dans les prochaines semaines ? Beaucoup s’attendent à ce qu’on doive faire un troisième plan d’aide. Vous siéger aussi à Francfort, à la banque centrale européenne, est-ce qu’on se prépare à ça ?

LC : - C’est clair qu’on n’est pas à la fin de la problématique grecque pour le moment, il faudra encore faire des efforts supplémentaires, certainement une fois, peut-être encore deux fois, on verra bien comment la situation va évoluer. Il y a une amélioration qui se fait mais elle est très lente et naturellement la base économique de la Grèce est extrêmement petite donc ça va prendre beaucoup de temps pour remettre petit à petit de l’ordre là-dedans. C’est inévitable mais ce n’est plus de nature à remettre en question tout l’édifice. Le problème c’est qu’au début on avait des questions sur la volonté des autres pays de venir en aide à la Grèce, cette problématique a été résolue par les gouvernements et aussi par la banque centrale.

BH : - Le problème grec reste un problème grec, il n’y a plus de risque de contamination à l’ensemble de l’Europe, c’est ce que vous dites ?

LC : - Exactement.

BH : - Merci !

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