Evo Morales : victime de sa soif de pouvoir ?

La fuite au Mexique du président bolivien Evo Morales a fait couler beaucoup d'encre. Les réactions sont pour le moins divisées : certains trouvent qu'il l'a bien cherché et d'autres qu'il est victime d'un coup d'État. Mais alors qui a raison ? Pierre Marlet a décortiqué l'affaire.

La question n'est pas évidente, alors pour tenter une réponse la plus objective possible, il faut commencer par retracer le fil des événements de ces dernières semaines.

Un système de comptage douteux et des soupçons de fraude

Tout commence le 20 octobre dernier: élections générales en Bolivie. Au départ, les premières tendances laissent entrevoir qu'un second tour sera nécessaire entre les deux principaux candidats : le président sortant Evo Morales et Carlos Mesa le candidat de droite.

Mais surprise : voilà que le tribunal suprême électoral annonce une pause dans le dépouillement avant de déclarer Evo Morales vainqueur au premier tour. Le vice-président de ce tribunal suprême démissionne parce qu'il s'oppose au système de comptage..

Quant au candidat de droite, il ne reconnaît pas les résultats et appelle ses partisans à manifester.

Deux mandats et puis basta ?

L'organisation des Etats américains émet de sérieux doutes sur le processus de dépouillement et pense que la meilleure option serait de tenir un second tour pour rétablir la confiance. L'Union européenne défendra la même option. Le malaise est d'autant plus palpable qu'on est en droit de se demander si Evo Morales avait le droit de se présenter au scrutin. Car normalement la constitution bolivienne l'interdit : c'est 2 mandats de suite, et basta. Mais Morales ne voulait pas abandonner le pouvoir; sûr de sa popularité, il a tenté il y a 2 ans de faire rejeter cette limitation de mandats par un référendum populaire. Mais ce référendum, il le perd. Qu'à cela ne tienne : la cour constitutionnelle déclare ensuite la limitation du nombre de mandat inconstitutionnelle, jugeant que se présenter fait partie des droits de l'homme du candidat-président, rien que cela...

Quelle part de responsabilité pour Evo Morales ?

Le président bolivien s'estime indispensable, voire irremplaçable. C'est clair, il a joué avec le feu, déclenchant la colère de ses opposants.

Face à la violence des derniers jours, il recule : dimanche dernier, il annonce la tenue d'un nouveau scrutin. Mais c'est trop tard , tout dégénère : les opposants à Morales mettent le feu à des maisons de ministres. Craignant pour sa vie, le président Evo Morales finit par démissionner et fuit au Mexique qui lui accorde l'asile pour raisons humanitaires.

Quelle part de responsabilité pour l'armée ?

Nous suggérons au président qu'il renonce à son mandat présidentiel pour permettre la pacification et assurer la stabilité pour le bien de notre Bolivie."

Williams Kaliman, commandant en chef de l'armée bolivienne

 

Cette déclaration fait polémique et alimente l'idée d'un coup d'état contre le président bolivien.

C'est vrai que cela jette le trouble : dans une démocratie, un général a-t-il la légitimité pour, je reprends ses termes, suggérer au président de la république de démissionner ?

Imaginez juste un instant qu'au plus fort de la crise des gilets jaunes, le général en chef de l'armée française ait suggéré au président Macron de démissionner pour rétablir le calme...Et bien même si comparaison n'est pas raison, c'est à peu près ce qu'a fait le général bolivien.

Le président a été lâché par l'armée dans un pays d'amérique du sud où, par tradition, elle joue un grand rôle...

On comprend donc pourquoi les partisans de Morales crient au coup d'etat : formellement, l'armée n'a pas pris le pouvoir par les armes mais elle est sortie de son rôle au moins par les paroles que nous avons entendue.

Une situation qui se généralise

On peut en conclure deux choses.

D'une part, le continent connaît actuellement des crises violentes tournant à l'insurrection, comme en Equateur et au Chili ce qui traduit un malaise social grandissant ; d'autre part, l'Amérique du sud est traversé par une fracture gauche-droite extrêmement marquée.

Ce n'est pas neuf, le révolutionnaire Che Guevara a d'ailleurs trouvé la mort en Bolivie où il a été tué par l'armée. Quant à Evo Morales, il faisait partie de cette vague de dirigeants de gauche arrivés au pouvoir par les urnes au début du 20 eme siècle alors qu'à présent ce qui domine c'est plutôt la droite et même au Brésil l'extrême droite.

On ne peut pas faire abstraction de ce contexte pour appréhender la crise bolivienne dont on ignore encore l'issu

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