Et si on s'interrogeait sur ce qu'est vraiment 'habiter la terre'?

Habiter la terre
Habiter la terre - © Pixabay

Que savons-nous de la terre ? Q’est-ce que ça veut dire habiter la terre ? Quels soins devons-nous lui apporter ? L’écrivain et traducteur Frédéric Boyer vient de traduire Les Géorgiques de Virgile, un long poème de plus de deux mille ans qui interroge la fragilité du vivant et nos vies de terrestres mortels.

Virgile était originaire de la région de Mantoue, ses parents étaient paysans. Il fait carrière dans les lettres en devenant le grand poète de Rome et de la latinité, en publiant entre autres L’Enéide. A cette époque, la poésie a une place particulière dans la vie politique, pour raconter en mots, en langue, en chants, la chose politique et la chose publique. Les Géorgiques naissent d’une commande pour un long poème sur l’usage de la terre, comme chant de réconciliation entre les différents protagonistes des guerres civiles, et comme éloge de la patrie et du soin que l’on doit à la terre.

Frédéric Boyer a été frappé par ce texte, par son actualité, au-delà de son intention première qui se veut un mode d’emploi des travaux agricoles. « Au coeur de ce texte pacifique, didactique, il y a cette interrogation sur la dévastation permanente du milieu naturel et des hommes eux-mêmes, à travers les guerres et les catastrophes naturelles. »

Le souci de la terre, de Virgile, nouvelle traduction des Géorgiques
par Frédéric Boyer, est publié chez Gallimard
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« Nommer le monde, c’est le fabriquer »

C’est la grande pensée de l’Antiquité et des grands peuples : par le langage, on possède le monde, on crée le monde. « Je dis lumière et il y a la lumière ». La poésie de Virgile s’apparente à cette grande tradition.

La mythologie fait partie des outils disponibles pour décrire et comprendre le monde. C’est à l’époque un outil de représentation du monde, non de croyance. Pour évoquer la fin des abeilles, et ainsi la fin du monde, Virgile passe par le récit mythologique d’Orphée. Il passe aussi par les savoirs plus académiques de l’époque : les usages agricoles, les façons de cultiver…

« Ce qui est beau dans ces grands textes de l’Antiquité, c’est qu’ils tissent leur pensée, leur poésie avec des récits mythologiques, des connaissances académiques et scientifiques et le savoir poétique, c’est-à-dire le savoir de la contemplation du monde » dit Frédéric Boyer.


Les textes anciens ont quelque chose à apprendre de nous

La réciprocité de la transmission est une chose très importante pour Frédéric Boyer, ainsi que le passage d’une génération à l’autre. Les grands textes doivent être retraduits à chaque génération, pour que chaque génération, dans son propre rapport à la langue et à l’usage du monde, puisse se réapproprier ces textes.

« Mais il faut dire aussi que c’est réciproque : chaque grande traduction d’un texte amplifie le texte original. Les textes anciens attendent de nous qu’on les ressaisisse, qu’on leur apporte notre regard, nos interrogations, pour que ces textes soient toujours vivants et grandissent. C’est nous qui leur apportons aussi quelque chose. Traduire, c’est toujours réciproque. »

Ainsi, les textes s’ouvrent de nouveau, et c’est très vrai pour Les Géorgiques. On ne les lisait pas comme on peut les lire aujourd’hui, parce que notre situation a changé, notre relation au vivant, à la terre est devenue plus dramatique. Ce texte prend une autre puissance, fait apparaître un autre message que lors de la publication de la traduction en français par l’abbé Jacques Delille, au 18e siècle. « Avec cette double question qui traverse le texte de façon bouleversante, de la nécessité d’avoir le souci de la terre et en même temps la question de savoir ce qui se passe quand il n’y a plus la terre. »

Il n’y a pas de lieu dans la mort

Il n’y a pas de lieu dans la mort : pour Frédéric Boyer, c’est le grand secret de ces Géorgiques. Le va-et-vient entre la mort et la vie est impossible. On ne reviendra pas de la mort, alors prenons soin le mieux possible de notre seul lieu possible qu’est la terre. Dans l’Antiquité, il s’agit là d’un renversement au niveau des croyances et de la sagesse, qui montre que la pensée est moins attirée vers des questions métaphysiques, surnaturelles.

Il ne suffit pas d’être né pour être vivant. Pour être vivant, il faut une conscience d’être en vie. Il faut habiter notre fragilité de façon consciente et résolue pour comprendre que c’est notre seul espoir d’être véritablement vivant.

Il faut penser que cette vie-là finira un jour, car cela fait partie de notre condition. Il faut donc prendre pleinement conscience d’être sur terre, d’être avec la terre. « Parce que nous sommes des êtres finis, parce que le monde est un organisme fini, il faut apprendre à prendre soin de cette finitude. Nous sommes un peu les gardiens de notre propre finitude et de la finitude des êtres autour de nous. »

Ecoutez ici l’entretien intégral avec Frédéric Boyer dans Et dieu dans tout ça ?

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