Erri De Luca : "Je n'ai pas eu d'enfants, mais j'ai eu les montagnes touchées de la pointe des pieds et j'ai eu les mots"

L’écrivain italien Erri De Luca pour son roman "Le tour de l'oie" (Gallimard).
L’écrivain italien Erri De Luca pour son roman "Le tour de l'oie" (Gallimard). - © Gallimard

" Je te parle à toi ce soir qui n’est même pas celui-ci. C’est un soir. Toi, tu es là, plus vrai, plus proche et consistant que le plafond. Je te parle à toi et non à moi-même. Je le sais parce qu’avec moi je parle napolitain. " Ecrivain, poète, traducteur, Erri de Luca est né à Naples en 1950. Il a eu une vie rocambolesque, révolutionnaire, a été ouvrier, puis écrivain depuis 30 ans. Il nous parle de son roman "Le tour de l'oie" (Gallimard).


Un fils imaginaire 

Un soir d’orage, un homme – qui ressemble beaucoup à l’auteur – est assis à une table, chez lui. Éclairé par le feu de la cheminée, il est en train de lire un livre pour enfants, Pinocchio. Dans la pénombre, une présence évanescente apparaît à ses côtés, qui évoque le profil du fils qu’il n’a jamais eu. L’homme imagine lui raconter sa vie : Naples, la nostalgie de la famille, la nécessité de partir, l’engagement politique. À travers cette voix paternelle, ce fils spectral assume progressivement une consistance corporelle. La confession devient confrontation, la curiosité se transforme en introspection, le monologue évolue en dialogue, au cours duquel un père et un fils se livrent sans merci. 

Si Erri de Luca a choisi de raconter sa vie à travers un fils imaginaire, plutôt qu'un ami ou un parent, c'est parce que c'est un inconnu, un complet étranger, un étranger adulte. Ce sentiment d'attention envers ce fils imaginaire l'a forcé à justifier des passages de sa vie. Le 'tour de l'oie' fait référence au jeu de l'oie, où l'on passe d'une station à l'autre, sans pouvoir décider de ces passages.


Une vie engagée

La révolution était le mot d'ordre du 20e siècle. Erri de Luca était entouré de ferveur révolutionnaire, il s'est retrouvé dans une jeunesse révolutionnaire, à laquelle il était impossible de résister. Il s'est senti appelé et il a obéi. C'était enthousiasmant, parce que tout ce qu'il pouvait imaginer n'était rien face à ce qui s'est produit vraiment. Il a eu cette expérience de la liberté, qui n'était pas de faire ce qu'il voulait mais d'obéir à des convocations inexorables.

Il a ensuite été ouvrier sur les chantiers pendant 20 ans, ce qu'il n'aurait jamais pensé être, et un ouvrier engagé. 

Je n'ai pas eu d'enfants, mais j'ai eu les montagnes touchées de la pointe des pieds et des mains leur immensité effleurée en surface. Et j'ai eu les mots.

Erri de Luca a eu 'le cadeau' d'habiter dans une maison pleine de livres, les livres de son père. Les mots étaient là. Il a exploité cette matière première, qui lui a donné un vocabulaire pour nommer les choses. Ce sont les mots qui donnent un maximum de lucidité et de précision à la réalité. Ce sont les mots qui lui donnent des idées.


L'Italie du 21e siècle

Erri de Luca appartient complètement au 20e siècle, que ce soit au niveau des sentiments ou des actions chorales. Il ne se considère pas du 21e siècle.

Aujourd'hui, ce qui se passe en Italie montre bien qu'on n'est pas dans le siècle de solidarité rêvé. Mais c'est en Italie aussi qu'on trouve le plus grand nombre de bénévoles dans les mouvements de solidarité, fait remarquer l'auteur. Pour lui, ce qui se passe dans les coulisses du pouvoir est un bruit mineur.

Pour lui, l'Italie de Salvini n'est qu'une Italie de passage, comme le sont les sondages. L'Italie n'est pas un pays constant, on change d'opinion ou d'humeur très souvent. En particulier, cette concurrence continue électorale va durer jusqu'aux élections européennes. Il pense que ça ne va pas durer.

Au 20e siècle, la jeunesse était majoritaire, aujourd'hui, elle est en infériorité physique, numérique, psychologique et adopte la modération par imitation, renonce à la critique par imitation des adultes, des anciens. Les jeunes dépendent des adultes. Beaucoup d'entre eux vivent à l'étranger, l'Italie est en voie de désertification.
 

La justice et l'amour, thèmes récurrents chez Erri de Luca

Le sentiment de justice est un fil conducteur à travers tous ses livres. Parce que le sentiment d'injustice est le premier sentiment que ressent un enfant quand il y a un décalage entre ce que disent les adultes et ce qu'ils font. Il forme une éducation morale et sentimentale. Pour lui, c'est à Naples que s'est formé ce sentiment, avec la compassion, la colère et la honte. "La page est tout l'aujourd'hui dont j'ai besoin pour clamer ce besoin de justice", dit Erri de Luca.

Par rapport à ses parents disparus, il ne ressent pas de sentiment de culpabilité, mais plutôt un sentiment de responsabilité qui s'est manifesté à la fin de leur vie et l'a fait agir comme un fils. De son père, il a hérité des livres et des montagnes, et de sa mère, les cauchemars causés par les bombardements des alertes aériennes sur Naples en 1943, ce qu'il appelle 'la colonne musicale', le bruit du 20e siècle, la violence extrême envers des innocents.

Erri de Luca n'a pas beaucoup été touché par ses parents, il n'a pas eu l'habitude de toucher. Il a découvert cela à travers une jeune fille qui a un jour posé sa main sur la sienne et ça a été une déflagration. Il s'étonne toujours de l'amour qu'il peut recevoir, qu'il compare à l'oxygène à l'état pur.

Avant de le respirer, on ne sait pas à quel point on était en asphyxie. L'amour, c'est l'occasion du bonheur. Et on ne peut pas bâtir un pilier sur le bonheur, c'est un cadeau. Je pense que le bonheur, c'est un devoir. Il faut le poursuivre obstinément.

 

Retrouvez Erri de Luca dans Entrez sans frapper

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