"En tant que marin, j'ai appris à l'école que le sauvetage des personnes est obligatoire en mer"

Opération de sauvetage par le Sea Watch 3
Opération de sauvetage par le Sea Watch 3 - © Sea Watch

En Méditerranée, des ONG ont décidé, depuis un moment déjà, d'aider les migrants en difficulté. Leurs bateaux ont sauvé des milliers de vies. Mais elles font face à des difficultés de tous ordres lorsqu'elles tentent de venir en aide aux migrants. C'est particulièrement vrai en Italie. 'Migrants en Méditerranée, la solidarité à quai', c'est le reportage de Pierre Isnard-Dupuy et Clair Rivière auprès de ces ONG de sauvetage.


Bref retour en arrière

Au début des années 2010, dans la foulée des printemps arabes, les guerres en Syrie et en Libye ont mis des milliers de personnes sur le chemin de l'exil. En octobre 2013, un drame provoque un électrochoc : au large de Lampedusa, un bateau fait naufrage, et sur les 500 migrants à bord, il n'y a que 155 survivants.

L'Italie lance aussitôt une importante opération humanitaire, appelée Mare Nostrumqui a permis de secourir 150 000 personnes. Mais faute de solidarité européenne, le pays jette l'éponge un an plus tard. Malgré ses demandes de soutien, il s'est retrouvé seul en première ligne. Il n'y a plus aucun navire de sauvetage en mer, mais les gens continuent à traverser par milliers, se noyant par milliers aussi. Depuis 2015, au moins 14 000 personnes ont ainsi perdu la vie en essayant de traverser la Méditerranée. 

A partir de 2016, la Société civile réagit face à la défaillance des Etats européens : des associations affrètent des bateaux de sauvetage. La création de SOS Méditerranée, la plus grande ONG de sauvetage, basée à Marseille, date de ce moment là, comme bien d'autres ailleurs, en Allemagne, en Espagne, en Italie... Elles ont pu travailler, dans un premier temps, en bonne intelligence avec les garde-côtés italiens.

Mais depuis 2017, les politiques migratoires de fermeture ont pris le dessus, plusieurs gouvernements européens entravent ce travail de secours. Résultat : en septembre 2018, il n'y avait plus aucune ONG de sauvetage dans la Méditerranée, que ce soit des bateaux ONG ou des navires militaires. Sur 6 personnes qui partaient de Libye, il y en avait une qui n'arrivait pas. Depuis, quelques ONG ont réussi à y retourner, mais par intermittence seulement.

Les migrants, eux, continuent de tenter la traversée. Beaucoup fuient la Libye où règnent la guerre civile, la torture, le viol ou l'esclavage, comme en témoignent plusieurs rapports des Nations-Unies.

En tant que marin, j'ai appris à l'école que le sauvetage des personnes est obligatoire et gratuit en mer. Partant de ce principe là, j'ai beaucoup de mal à comprendre qu'il y ait des gens qui puissent mourir aujourd'hui, en 2019, en mer - Ariane, volontaire sur le Sea Watch 3

Le Sea Watch 3 est un bateau de sauvetage affrété par l'association allemande Sea Watch.  Tous les marins sont des professionnels qui prennent sur leurs vacances pour y travailler comme volontaires, pendant 2 ou 3 semaines. Le bateau accueille parfois jusqu'à 300 rescapés, il dispose d'un hôpital pour les nombreux blessés, victimes de violences ou de famines, et malades.

En janvier 2018, après que le port de Catane en Sicile accepte enfin d'ouvrir ses portes aux migrants qu'il débarquait, le bateau a été longtemps immobilisé pour un soi-disant contrôle des normes par l'Etat italien.


Des tracasseries sans fin

Depuis deux ans, les ONG de sauvetage subissent en effet un véritable harcèlement politique, administratif et judiciaire. Depuis 2017 en particulier, l'extrême-droite italienne tente de criminaliser les actions des ONG, explique Sophie Beau, directrice générale de l'association de sauvetage SOS Méditerranée. La tactique, basique, consiste à incriminer via de fausses allégations les navires et les ONG de sauvetage. Comme la justice est très lente, les actions restent ainsi longtemps bloquées. 
Fin 2018, SOS Méditerranée doit abandonner son navire, l'Aquarius, mis sous séquestre au prétexte d'une mauvaise gestion du tri des déchets. En 34 mois, il a sauvé 29 523 personnes. L'Association espère reprendre ses activités prochainement avec un autre navire.

L'association allemande Jugend Rettet affrétait la Iuventa, qui a été confisquée par la justice italienne, pour aide à l'immigration illégale. Ils risquent de 5 à 20 ans de prison et une amende de 210 millions d'euros. Ces accusations ne reposent sur rien, les procureurs savent bien qu'il n'y a pas eu de collusion avec les passeurs et qu'ils étaient là pour défendre les droits humains.


Le durcissement de la politique migratoire

Au printemps 2018, la situation s'aggrave pour les ONG de sauvetage en mer, avec l'arrivée au pouvoir de Matteo Salvini, chef de la Lega, le parti d'extrême-droite : "Pour les immigrés clandestins, c'est fini les vacances. Préparez-vous à faire vos valises", dit-il. Les actes suivent, les ports italiens sont fermés aux ONG de sauvetage.

A chaque sauvetage, les ONG se demandent où débarquer les personnes recueillies. D'après le droit maritime international, les naufragés doivent être déposés dans le port sûr le plus proche. Mais Malte n'en veut pas, l'Italie non plus. Les bateaux se trouvent alors presque systématiquement bloqués en mer, pendant plusieurs jours. 

Aujourd'hui, certains Etats européens essaient de durcir les réglementations sous des prétextes de mise aux normes de sécurité, mais, pour Johannes Bayer, président de Sea-Watch, il y a clairement un agenda politique derrière : "Pourquoi l'Europe paie-t-elle des soi-disant garde-côtes libyens ? Pourquoi leur paie-t-on des bateaux militaires ? Parce qu'ils ne veulent pas que ces gens viennent en Europe et qu'ils veulent que les Libyens fassent le sale boulot".
Les garde-côtes menacent ou agressent les sauveteurs, plusieurs rapports ont prouvé leur complicité avec les trafiquants d'êtres humains. Pourtant, l'Europe les finance généreusement pour coordonner les secours dans une vaste zone de la Méditerranée. Il n'existe pas de port sûr pour les migrants en Libye, c'est un pays en guerre. Les migrants y risquent l'esclavage, le viol, la mort. "Toutes ces violations des droits humains, les gouvernements européens les connaissent".
Fin mai 2019, le Sea Watch est bloqué par Salvini, sur une accusation de trafic d'êtres humains. 

Aux dernières élections européennes, le 26 mai, le parti de Matteo Salvini est arrivé en tête en Italie avec plus de 35% des voix. Dans plusieurs pays, les listes d'extrême-droite ont progressé. La politique migratoire européenne ne semble pas près de changer.

Ecoutez ici le reportage intégral de Pierre Isnard-Dupuy et Clair Rivière

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK