En Occident aussi, être née fille reste une malédiction

Une fille sur cinq, dans le monde, subit des violences sexuelles avant 18 ans. Dominique Sigaud, grand reporter et écrivaine, a enquêté sur cette insupportable réalité. Elle signe La malédiction d’être fille (Albin Michel).

En France, 40% des viols et tentatives de viol concerneraient des mineures de moins de 15 ans. Au Royaume-Uni, 21% des filles de moins de 16 ans ont été victimes d’abus sexuel. Des millions subissent des mutilations sexuelles, sont mariées avant 16 ans, sont tuées. Pourquoi ? Sinon en raison d’un ordre de domination, écartant le légitime désir des filles de ne pas être violées, mutilées, maltraitées et d’accéder à leur propre désir ?

La parole féminine est rarement considérée comme légitime. Une femme ou une fille violée n’a pas droit à son récit. C’est une histoire de domination au sein de la langue, explique Dominique Sigaud.

C’est en travaillant sur les violences faites aux femmes qu’elle a découvert l’ampleur des violences faites aux filles mineures dans nos pays occidentaux. Alors qu’elle est journaliste, elle n’en savait rien et elle s’est aperçue qu’il existe très peu d’enquêtes statistiques sur le sujet. C’est tabou, totalement camouflé.
 

On tue les filles comme on tue les bébés chats

Ce savoir manquant révèle la question de la domination. "La violence faite aux filles mineures est l’un des fondamentaux de la communauté humaine. Les filles mineures ont le malheur d’avoir un sexe féminin. Une partie de la masculinité, de la domination, y compris politique, sociale, est domination de ce sexe féminin mineur, avec interdiction pour la fille de dire : non, c’est mon être, foutez-moi la paix."

Cela existe depuis toujours. Les infanticides de petites filles parce qu’elles sont des filles, qu’elle appelle les 'filliacides', se comptent par centaines de milliers dans le monde. On oblige de pauvres mères à tuer leur fille de leurs propres mains. "On a ça dans nos têtes depuis des siècles, c’est présent, et ça fait une séparation entre les garçons et les filles, parce que les garçons n’ont pas ce voeu de mort sur eux."

Ces filliacides se passent encore de nos jours et sont beaucoup plus fréquents qu’on ne l’imagine : Inde, Bengladesh, Pakistan, mais aussi Egypte, Maroc, et évidemment aussi Amérique Latine, Afrique. Mais il n’y a pas une étude là-dessus, s’insurge Dominique Sigaud.

On tue les filles comme on tue les bébés chats. La loi humaine ne s’applique pas dans le cas de ces petites filles. Il n’y a jamais de sanction.

"Il faut réfléchir à ce que cela fait aussi au garçon. Tout le monde a vu la mère enceinte, tout le monde a vu qu’il n’y a pas de bébé après. Tout le monde sait qu’on ne veut pas de fille. Tout le monde sait qu’on fait la fête pour un garçon et la gueule pour une fille.

On apprend d’emblée aux garçons qu’une fille, ce n’est rien. Et ce n’est pas pour rien qu’en Inde, où il y a énormément de filliacides, il y a aussi ces viols collectifs, puisqu’une fille ce n’est rien. C’est cela qui leur est transmis. Ils n’y sont pour rien au départ, en tant qu’enfants. Après, en tant qu’adultes, c’est autre chose".


L’universelle culture du viol

"Le viol comme narration est l’une des bases des chroniques humaines. Le viol comme récit, y compris public, est un invariant. Il y en a partout : dans les films, dans la publicité, dans la peinture…

Le désir des filles n’est pas reconnu comme légitime, ce désir de ne pas être incestée, violée, de ne pas se faire couper le clitoris, de ne pas être mariée à 12 ans, de ne pas être trafiquée, de ne pas être envoyée dans un bordel… Ce légitime désir et leur récit sont écartés au profit d’autres désirs, qui peuvent masculins, ou de communauté, de famille."


La loi du silence

Le plaisir des filles dérange. "Si on laisse se développer le plaisir féminin, après beaucoup de temps, l’une des manifestations finales est la jouissance fontaine, qui n’est maîtrisée par personne. Et cela a mis les hommes face à quelque chose qui fait qu’ils ont préféré interrompre cela, le couper." C’est ainsi que l’on pratique l’infibulation par exemple.

Dominique Sigaud a découvert avec surprise qu’en Egypte, 80% des femmes sont encore sexuellement mutilées. Les femmes concernées en parlent peu parce qu’elles ont honte. En même temps que la violence de l’acte, on exige qu’elles n’en parlent à personne. Quand on subit un traumatisme physique, les paroles dites pendant l’acte rentrent dans l’acte et on n’arrive plus à les en séparer.

"Une fille à qui on fait cela perd ses repères, perd sa confiance. Le père qui viole sa fille, l’homme qui viole dit toujours : tu n’en parleras à personne. Les filles soumises à cela se voient transmettre un savoir terrible sur la sexualité, y compris la sexualité masculine. Elles n’en veulent pas de ce savoir, mais elles n’ont pas le choix."

La France, pays des libertés et des déclarations, et la Grande Bretagne sont les deux pays les plus mal notés par l’Unicef sur les violences sexuelles faites aux filles de moins de 15 ans. Et il n’y a pas une étude nationale sur la question !


Que faire ?

Il faut d’abord établir la vérité. Dominique Sigaud, dans son livre, exige que soit créé en France un observatoire des violences faites aux filles, pour savoir réellement combien de filles mineures sont violées.

Il faut ensuite établir des refuges, à l’exemple de cette Tanzanienne qui a décidé de combattre l’excision en créant des refuges dans la brousse, où des filles qui refusent l’excision peuvent trouver une protection.

Ecoutez aussi Dominique Sigaud dans Tendances Première ce 13 novembre 2019

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK