En Géorgie, aux racines du sapin Nordmann

Aux racines du sapin Nordmann
Aux racines du sapin Nordmann - © Wikipedia

Si vous avez un sapin de Noël dans votre salon, il vient peut-être des Ardennes. Mais si c’est un Nordmann, ses origines, en tout cas celles de ses graines, sont sans doute géorgiennes. La Géorgie, en ex-URSS, fournit le marché européen en pommes de pin, et donc en graines. Le reportage de Clémentine Méténier nous emmène dans ces forêts du nord de la Géorgie.

Silhouette élégante, des aiguilles qui ne tombent pas, les Nordmann sont devenus les sapins de Noël idéaux pour les foyers européens. Pouvant atteindre 50 mètres de haut, ils s’étalent sur des kilomètres entre 1400 et 2000 mètres d’altitude, au nord de la Géorgie. Ce sont les graines de ces majestueux conifères du bout du monde que l’on s’arrache en Europe.

Chaque année en septembre, pendant deux semaines, quelques centaines de Géorgiens grimpent aux conifères pour aller récolter les pommes de pin. Les graines ont été découvertes en 1835 par le Finlandais Alexander von Nordmann, d’où le nom du conifère. Elles germent aujourd’hui pour l’essentiel au Danemark. Il faut une dizaine d’années en moyenne entre la récolte des pommes de pin et le moment où l’on coupe l’arbre.


"Cette année est fichue"

La saison de la récolte, en septembre dernier, aura été plutôt mauvaise pour les cueilleurs de pommes de pin. Habituellement, les sapins Nordmann se trouvent à une certaine altitude, dans les montagnes de Ratcha. Mais les cueilleurs doivent, cette année, grimper plus haut, là où il n’y a pas de route.

Lasha empoche habituellement 2000 laris, soit plus de 600 euros en deux semaines. "Cette année est fichue", il n’en gagnera que le tiers, "la cueillette est trop maigre, un mauvais coup de froid au printemps dernier a tué les bourgeons naissants"

Misha monte aux arbres depuis ses 17 ans. Il escalade des conifères de 30 mètres pour récolter ce qu’il peut. Il est bien équipé, attaché par une ceinture de sécurité qui lui permet de cueillir les pommes de pin des deux mains et de les mettre dans un sac, qu’il jettera ensuite au sol. "D’habitude, tous les arbres ont des pommes de pin, cette année, il faut courir pour les chercher".


Le regret de l'époque soviétique

Durant l’époque soviétique, ce marché de la graine était monopole d’État. La collecte de pommes de pin a commencé dans les années 50. Le village de Tlugi était et reste encore le coeur de la provenance des graines de Nordmann. À l’époque, la récolte était un événement pour la population, qui s’en souvient avec nostalgie.

"On pratiquait l’agriculture collective dans les villages. On travaillait la terre, on cultivait des haricots, du maïs, on apportait tout au kolkhoze. On était une famille normale. On vivait bien. Je n’ai pas de souvenirs négatifs de mon enfance. La période était très bonne : les relations entre les gens, le travail, l’école. Tout était bon, c’était joyeux."

À l’époque, c’était des gens locaux qui prenaient les graines. Puis les Danois et les Allemands sont arrivés et ont acheté les pommes de pin. "Avant, c’était comme un revenu en plus. Maintenant, le village n’a pratiquement plus rien."


Des retombées financières trop maigres

L’entreprise danoise Levinsen fait partie des 5 ou 6 entreprises étrangères qui ont acquis des licences d’exploitation délivrées par l’État géorgien. Le semencier danois travaille avec un intermédiaire du pays, qui recrute les cueilleurs et nettoie les graines dans l’usine de Tbilissi. Puis vient l’envoi en camions au Danemark, qui sera ensuite le relais pour la vente de graines ou de plants aux producteurs européens.

Il n’y a donc pas de vente directe de Géorgie vers l’Europe. Les entreprises géorgiennes ne sont souvent que des intermédiaires dans ce commerce, sans doute par manque d’argent pour obtenir une plus grosse licence d’exploitation de la forêt. Les retombées économiques dans le pays sont donc très maigres. Le prix au kilo varie selon les employeurs européens, entre 1 et 2,5 laris, soit 30 à 80 centimes d’euro. La municipalité en perçoit une taxe minime. 

Ce sont principalement des entreprises européennes, danoises, allemandes, autrichiennes, néerlandaises, belges… qui ont pris le marché. Elles ont des infrastructures et des connaissances qui leur permettent non seulement d’exporter ces graines mais de les vendre sur le marché. 

L’État ne peut soutenir les locaux que par une législation plus flexible. Il faudrait agir sur les salaires très bas payés par les entreprises internationales et sur le contrôle des taxes payées à la municipalité. En attendant, c’est le marché libéral qui s’exprime.

Un processus de réforme du secteur forestier est en cours depuis 2013, un nouveau code devrait être adopté prochainement et devrait améliorer les conditions des cueilleurs.

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