" Emmène-moi danser ce soir " de Michèle Torr, c'est Madame Bovary au temps de Michel Platini…

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"Emmène-moi danser ce soir" de Michèle Torr, énorme succès de 1978 qui a tellement marqué les esprits que tout le monde la connaît… Même François Ozon l’a utilisée au début de son film " Potiche ". On voit Catherine Deneuve en jogging rouge Adidas, dans sa cuisine, fredonner la chanson qui passe à la radio :

Entrons dans le vif du sujet : " Aujourd’hui, ça fait dix ans que nous sommes mariés. Tu m’as donné de beaux enfants, tu sais. Et depuis ce petit bal où je t’ai rencontré. Je n’ai jamais cessé de t’aimer "

"Tu m’as donné de beaux enfants" : ce n’est pas elle qui les a faits. C’est lui qui lui a donnés. Ce qui signifie, entre les lignes : " et je t’en remercie ".

" Mais ce soir, j’ai envie de déposer mon tablier " : c’est un peu comme on dépose les armes, pour faire une trêve, Michèle Torr nous le dit : le couple est une guerre. " J’ai envie de déposer mon tablier. De me faire belle pour toi – comme par le passé. Ton fauteuil, ton journal, tes cigarettes et la télé. Ce soir, laissez-les de côté "

 

On décrit ici un univers très étriqué et un périmètre des plaisirs plutôt restreint : un fauteuil, un journal, des cigarettes et la télé. Un monde d’habitudes étouffantes qui pousse la narratrice à faire une trêve et un rêve, un peu fou : aller danser.

" Emmène-moi danser ce soir. Joue contre joue et serrés dans le noir. Fais-moi la cour comme aux premiers instants. Comme cette nuit où tu as pris mes dix-sept ans " On notera encore qu’elle ne lui a pas donné ses 17 ans, mais qu’il lui a pris… Et si cela fait 10 ans qu’ils sont mariés et s’il lui a pris ses 17 ans – pour peu qu’il l’ait épousé rapidement après lui avoir pris sa virginité - un petit calcul rapide nous informe que la narratrice a 27 ans… 28 à tout casser !

 

" Il n'y a plus que tes amis et le football qui comptent pour toi. Et j'ai l'impression que tu ne vois plus en moi que la mère de tes enfants. Je ne te demande pas de m'offrir des fleurs tous les jours. Mais de faire de temps en temps un geste d'amour. Et ce soir je voudrais encore une fois te retrouver. Rentrer au petit jour et puis t'embrasser. Ton fauteuil, ton journal, tes cigarettes et la télé. Ce soir laisse-les de côté. Emmène-moi danser ce soir, … "

 

Ce portrait de femme au foyer (le tablier, le fauteuil, la télé), de femme délaissée (pour rappel : " Il n’y a plus que tes amis et le football qui comptent "), de figure maternelle exemplaire en opposition à la figure de la putain (elle a de beaux enfants et il ne voit plus en elle la maîtresse mais la mère de ses enfants) fait de " Emmène-moi danser ce soir " est un petit chef-d’œuvre misérabiliste qui emprunte autant à la chanson populaire qu’au roman-photo. Autant au roman-photo qu’au roman de gare. Et autant à la collection Harlequin qu’à un témoignage fourni par l’A.I.D.F.T. – l’Association imaginaire des femmes tristes…  " Emmène-moi danser ce soir ", c’est Madame Bovary au temps de Michel Platini…

" Emmène-moi danser ce soir ", c’est les Bidochon en tête du Top 50…

 

Ce qui est intéressant dans " Emmène-moi danser ce soir ", c’est la réalité sociale que la chanson décrit – l’ennui du couple en milieu populaire - et les valeurs familiales traditionnelles qu’elle véhicule.

Si la chanson a connu un tel succès (600.000 exemplaires du disque vendus), c’est sans doute parce que des millions de femmes s’y sont reconnues.

Une chanteuse qui accepte de chanter cette ode à la soumission au mâle (elle est comme sorte de mendiante de la tendresse : " Je ne te demande pas de m'offrir des fleurs tous les jours. Mais de faire de temps en temps un geste d'amour ") sans se poser de question sur la portée de son propos, c’est la preuve qu’en 1978, la parole féministe n’a pas encore atteint toutes ses cibles et tous les milieux. Cela fait à peu près dix ans que les femmes manifestent dans la rue et pointent du doigt les leviers de domination masculine.

Quand on écoute " Emmène-moi danser ce soir ", on a l’impression que la narratrice n’a rien entendu ni du bruit de la rue, ni de la critique du système patriarcal puisqu‘elle continue à le défendre dans son récit…   

 

Écoutez "Emmène-moi danser ce soir" de Michèle Torr :

 

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