Edgar Morin : 98 ans de vie(s), d'amour(s) et de pensée(s)

Edgar Morin : 98 ans de vie(s), d'amour(s) et de pensée(s)
Edgar Morin : 98 ans de vie(s), d'amour(s) et de pensée(s) - © Fayard

A 98 ans, l’ancien résistant, sociologue et philosophe Edgar Morin nous raconte ses souvenirs, ses combats d’hier et d’aujourd’hui. Il met des mots, aussi, sur les crises propres à notre époque. Il signe Les souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard).

"Nous sommes à un moment de l’histoire humaine qui a besoin d’une prise de conscience de la communauté de destins humains, face à tous les périls qui se présentent à nous", écrivait récemment Edgar Morin au Pape. Il lançait une alerte et lui demandait de réunir des personnes laïques ou religieuses soucieuses de la destinée du genre humain, pour essayer d’aider à créer cette conscience, absente du fait du repli sur soi-même et sur ses problèmes immédiats. Le Pape a soutenu cette initiative d’autant plus qu’il est de son côté en train de créer une commission œcuménique de fraternité universelle.


"Une conscience planétaire doit émerger"

Pour Edgar Morin, l’un des enjeux actuels est d’enseigner l’identité terrienne, qui se justifie par les raisons suivantes :

  • Nous sommes tous des enfants de la terre, dépendants d’une évolution biologique née sur terre.
  • Nous avons tous la même identité fondamentale : génétique, anatomique, physiologique, tout en ayant, pour chaque personne et chaque culture, son caractère propre. On peut parler d’unité dans la diversité.
  • La terre est notre maison commune et nous devons abandonner le rêve délirant de la conquête du monde et de la nature, pour cultiver notre maison et la convivialité avec le monde vivant.


"L’Europe est un squelette auquel il manque de la chair"

"La chair manquante, dit Edgar Morin, c’est l’âme, et pourtant l’âme, c’est le contraire de la chair. Il manque un sentiment profond à l’appartenance. L’appartenance à l’Europe n’est pourtant pas antinomique à l’appartenance à sa propre nation ou ethnie ; au contraire puisque toute unité doit cultiver la diversité. On ne doit pas effacer nos diversités mais cultiver notre identité commune. La chair, c’est une véritable adhésion.

Il considère que le dessein premier de l’Europe, politique et culturel, ne s’est pas réalisé. C’est beaucoup plus un destin économique qui s’est imposé à partir des années 1955. Désormais, c’est l’intérêt financier qui prime. On assiste à une dégradation de l’Europe, qui anéantit ses valeurs humanistes qu’elle n’a jamais vraiment respectées.

"Il faut aujourd’hui que naisse et se développe 'un humanisme régénéré', qui non seulement reconnaisse la dignité humaine, mais qui reconnaisse aussi cette communauté d’unité humaine dans la diversité, qui reconnaisse notre communauté de destins, et qui reconnaisse que nous sommes tous emportés dans cette aventure commune entamée il y a des millions d’années."


"Une machine politico-médiatique contre Greta Thunberg"

Greta Thunberg est attaquée par beaucoup d’intellectuels. Edgar Morin l’explique par le fait que la culture européenne s’est fondée sur une scission totale, une disjonction entre l’humain et la nature.

"La Bible dit que l’homme est créé à l’image de Dieu, c’est-à-dire avec une différence radicale avec Dieu. Paul, fondateur du christianisme, annonce la résurrection des humains, pas des animaux. Cette première séparation est capitale et inscrite dans notre culture. Plus tard, avec le développement des sciences, cette idée de la maîtrise de la nature s’est rajoutée au reste."

Il faut une révolution dans l’éducation, pour affirmer que la vie est en nous, que nous sommes des êtres physiques, biologiques et naturels. Il y a en effet une rupture entre la culture humaniste littéraire et la culture scientifique.

Une machine politico-médiatique s’est mise en marche pour déconsidérer Greta Thunberg. De puissants intérêts financiers sont en jeu, qui utilisent les intellectuels, les scientifiques ou les médias, pour ne pas perdre leur pouvoir.


"Il est 22h dans le 21e siècle"

Pour Edgar Morin, une crise de la connaissance et de la pensée se manifeste partout, due à notre formation disciplinaire qui morcelle les connaissances et au repli de la philosophie sur des problèmes purement intérieurs. Le résultat est un vide total de la pensée politique, l’incapacité d’avoir une vision qui renouvelle les anciennes visions.

Il faut penser à repenser notre situation dans le monde, ce que c’est qu’être humain, qui n’est nulle part enseigné dans nos universités.

La politique est réduite à l’économie, qui se prétend scientifique mais qui comporte une idéologie, l’idéologie néo-libérale selon laquelle c’est à travers le profit que la société devient prospère et meilleure. Le capitalisme n’est plus le capitalisme d’avant-guerre, pondéré par l’action des syndicats et des partis de gauche, il s’est déployé partout, il contrôle tout ; la puissance de l’argent est devenue gigantesque.

La mondialisation ne fait qu’accroître les inégalités dans le monde. Au lieu d’être intégrative, elle provoque le repli des cultures. Dans le monde arabe, la démocratie a partout échoué parce qu’elle a besoin d’un enracinement historique pour se consolider. Le socialisme, le communisme y ont échoué aussi. Il ne reste alors que la religion aux gens qui ont besoin de croire à quelque chose.

Ce retour de la foi, qui nous surprend, est non seulement une conséquence de la mort des religions terrestres qu’étaient le communisme ou le fascisme, mais aussi le besoin de croire en quelque chose. C’est le cas aussi de l’évangélisme aux Etats-Unis ou en Amérique latine.

C’est en l’être humain qu’il faudrait croire, même s’il est très complexe et très fragile à la fois. Il faudrait enseigner ce que c’est que d’être un être humain.

Ecoutez dans la suite de l’entretien les souvenirs plus personnels d’Edgar Morin.

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