La qualité de nos liens sociaux et de notre vigilance dépend de notre sommeil

"1 à 2 % des gens n'ont besoin que de 4 ou 5 heures de sommeil par nuit. Le problème est de s'en faire un trophée" nous dit Dalibor Frioux
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"1 à 2 % des gens n'ont besoin que de 4 ou 5 heures de sommeil par nuit. Le problème est de s'en faire un trophée" nous dit Dalibor Frioux - © Tous droits réservés

Nous dormons de moins en moins.
Pourquoi le sommeil semble-t-il devenu obsolète ?
Allons-nous vers un monde en état de veille permanent ? 

Nous en parlons avec Dalibor Frioux, agrégé de philosophie, consultant et écrivain.
Il a coordonné l'ouvrage Eloge du sommeil à l’usage de ceux qui l’ont perdu (Seuil). 

Ce qui nous empêche de dormir aujourd'hui, c'est d'abord l'électricité, nous dit Dalibor Frioux. Au-delà de cela, c'est aussi l'idée d'une société qui vante les valeurs d'efficacité, de productivité, de présence, de plaisir... et qui ne s'arrête plus. Nous vivons dans un monde global, dans une interconnectivité générale qui est la pire chose pour dormir.

"Les conditions de base par défaut sont ceux d'un éveil suractif, d'une hyperactivité de tous, pour la gloire, pour l'argent, pour la culture, pour le sexe... Tous les motifs sont bons pour ne pas dormir. La plupart des adolescents considèrent que le sommeil est un truc de losers, un truc de vieux."

Le sommeil est pourtant beaucoup plus que le repos et la coupure des sens. C'est la croissance pour les enfants, la mémorisation, le système immunitaire. C'est aussi un symbole de recueillement, de retrait, de ressourcement.

Une société qui dort de moins en moins est une société qui se met objectivement en danger, alerte Dalibor Frioux. Le sommeil est un enjeu sanitaire et de sécurité publique. Il y a plein de gens dont la qualité de vigilance est tout à fait décisive : le chirurgien, le chauffeur de bus, le policier... Mais c'est vrai aussi pour la qualité de notre présence, en tant que conjoint, ami, parent, enfant... Nous devons souvent compenser un mauvais sommeil par une mauvaise veille, l'un et l'autre souvent compensés aussi par des somnifères ou des stimulants. Du sommeil dépend la qualité de nos liens sociaux et de notre vigilance.

Le sommeil est politique

"Car c'est le pays où tout est possible, explique Dalibor Frioux. C'est en effet souvent par le sommeil que des humains changent leur point de vue sur le monde, et pas seulement les artistes ou les scientifiques. Cela s'explique par la façon dont on s'oublie dans le sommeil. On doit rencontrer chaque jour l'oubli de soi, le néant absolument vital selon l'hindouisme. Ce néant permet de se recréer et de changer totalement de point de vue."

Si vous privez quelqu'un de sommeil, il devient manipulable, il va faire ce que vous voulez. Plus vous privez les gens de ce retrait qu'est le sommeil, plus vous avez prise sur ces personnes.

Allons-nous vers un monde sans sommeil ? demandait déjà Stefan Zweig en décrivant un état du monde où plus personne n'échappait aux conséquences de la guerre et où il fallait décider d'adhérer à la vie. La majorité de l'humanité vit maintenant dans les villes. L'urbanisation coupe l'homme de la nature et donc de cette alternance fondamentale du jour et de la nuit. Les villes sont sur-illuminées, avec des transports, des commerces, des services publics, des loisirs qui fonctionnent en permanence... aux dépens de notre nature et de notre chronobiologie. 

Aujourd'hui, nous devons DÉCIDER de dormir, en dépit de cette guerre économique et culturelle, en dépit de cette urbanisation globale de la planète.

 

Eloge du sommeil à l’usage de ceux qui l’ont perdu (Seuil)

Une promenade à travers des siècles de littérature, de philosophie et de sagesses du monde : de l’hindouisme à Shakespeare, de Montaigne à Nietzsche, de Freud à Pessoa…
Mais aussi un panorama des dernières connaissances scientifiques sur la valeur et les bienfaits du sommeil.
En intermède, quatre éloges signés par de grands auteurs contemporains : Alexis Jenni, François Garde, Martin Page et Sophie Divry.

A lire aussi

Le capitalisme à l'assaut du sommeil, de Jonathan Crary

Ecoutez l'émission complète (la séquence sommeil vers 17')


 

 

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