" DKR " de Booba, l'histoire d'un type qui quitte son fief en l'emportant dans son coeur...

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Certains comparent Booba à Céline, d'autres au Rimbaud du rap...

Ce qui est sûr, c’est que vous n'êtes pas obligé d'aimer mais vous ne pouvez pas nier qu'il s'attache à faire évoluer la langue dans la chanson française... Même si vous considérez qu'il la maltraite, ou qu'il la fait tapiner, vous ne pouvez pas nier qu'il fait travailler la langue en y annexant un vocabulaire argotique, des mots de la rue, et une sensibilité d'aujourd'hui qui - en effet - dérange...

Mais en 1956, Elvis Presley aussi dérangeait et était considéré comme un personnage vulgaire et comme l'incarnation du mal, alors qu'aujourd'hui, on offre ses CD de Noël à Noël à son papy Jojo... 

C’est assez complexe du Booba. Chaque strophe paraît sonner comme du charabia, alors que ça n’en est pas. Le titre de la chanson "DKR", acronyme pour Dakar, géolocalise le texte. Pas moyen de se tromper : on part en Afrique.

" C'est pas le quartier qui me quitte.  C'est moi. J'quitte le quartier. J'ai maillé, maillé, maillé, déjà. J'ai pas baillié, baillié, fait des dégâts. " C'est l'histoire d'un type qui quitte son fief, en emportant dans son coeur le souvenir de sa communauté. Comme dans une histoire d'amour... Quand on quitte l'autre et qu'on lui dit "C'est pas toi, c'est moi". Quand l'autre n'a rien à se reprocher, en somme. " Mailler ", c'est faire de la maille. Mais ça n'a pas grand-chose avoir avec le tricot (Booba qui fait du tricot, l'image est moyenne). La maille, c'est l'argent. Mailler, c'est faire de l'argent, un des grands thèmes du répertoire de Booba. Le personnage est clair : l'émancipation sociale passe par l'argent... "J'ai pas baillé", ça veut dire " j'ai travaillé - je ne me suis pas tourné les pouces "... 

" Tyson, Gris Bordeaux, Bombardier " : là, il fait du name-droping.

" Tyson ", c'est le boxeur Mike Tyson.

" Gris Bordeaux et Bombardier ", ce sont des champions de lutte sénégalaise, un sport hyper populaire là-bas, beaucoup plus que le tricot. Et il associe ces noms, qui sont ceux de baraques assez dures dans la pratique de leur sport, à une scène porno, l’instant X de la chanson.

"  Tyson, Gris Bordeaux, Bombardier. J’vais te casser le dos, pas te marier. Me tiens pas la main, ça va parler. J’ai déjà l’Balmain baissé sur le palier. Comme Audrey Tcheuméo, j’suis médaillé."

" J’vais te casser le dos ". Traduction : " Je vais te faire l’amour par derrière " à la manière d’un grand sportif. Et plus précisément d’une grande sportive car Audrey Tcheuméo est une championne olympique de judo… Et se comparer à une femme, c’est très malin car c’est se dédouaner d’éventuelles accusations sexistes. Et c’est élever la femme au rang d’héroïne, même si le personnage de la chanson dit à sa copine : " Me tiens pas la main, ça va parler. J’ai déjà l’Balmain baissé sur le palier. "

Se tenir la main ", c’est aller trop loin dans l’expression des sentiments et on pourrait croire des choses (" ça va parler ").

" J’ai l’Balmain baissé sur le palier ". Traduction : " j’ai déjà mon froc sur les chevilles dans les escaliers ". Balmain étant une référence à l’amour des marques (très chères), cher à la culture du hip-hop. Un jeans Balmain, ça va chercher dans les 350 euros… L’amour par derrière est une figure érotique qui intéresse le héros qui, plus loin, a ce mot ultra inventif : " Pour mieux roue-arriérer des mères, j’ai changé le pot ". Il invente un verbe – " roue-arriérer" à partir de " roue arrière " - qui se passe de commentaires…

 " Africa, tu n’as pas d’âge. Ils veulent te marier, marier, marier. Ton nom d’famille sera Prise d’otage. " Nous voilà là, où nous devions être : au cœur de la chanson. Et au cœur de la rage du personnage – double du chanteur d’origine sénégalaise – qui pointe le doigt sur les leviers de domination blanche actionnés contre les peuples des pays d’Afrique.

" Ils veulent te marier, marier, marier " : on pense à un mariage forcé et un mariage forcé est toujours une prise d’otage. C’est une chanson – triste – sur le sort réservé à ses frères Noirs et sur la colère qu’inspire cet état de fait : " J’suis devant un plat de tiep bou dienn ". C’est le plat national au Sénégal – c’est du poisson avec du riz, de la sauce tomate et des légumes.

" Je n’entends pas toutes ces hyènes. J’suis devant un plat de tiep bou dienn. Même noir, j’pourrais rougir de haine. Esclave n’a pas de remise de peine. "

" Même noir, j’pourrais rougir de haine " : ça peut paraître simpliste mais ça résume parfaitement le ressentiment – parfois féroce (" rougir de haine ") – qui mène une certaine jeunesse au-devant de l’actualité. On parle évidemment de la jeunesse de banlieues et des villes périurbaines. Cet amour pour l’Afrique - mère ancestrale (" Africa, tu n’as pas d’âge ") – se mêle dans le récit de la chanson à l’histoire de sexe qui lie le narrateur à sa copine et qui, au fil de la chanson, s’évapore. La preuve par cette strophe terrible qui associe l’amour à l’univers de la bourse : " Le cours de ta schneck est en baisse "

La " schneck " en argot de la rue, c’est la " chatte "… Appelons une chatte, une chatte… Et là, il joue sur l’ambiguïté des sonorités. " Le cours de ta schneck est en baisse " et plus en " baise "…

Si cela devait vous aider à comprendre que les chansons de Booba – vous n’êtes pas obligés d’aimer – c’est de la poésie…   

 

Écoutez " DKR " de Booba :

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