Dieu est-il soluble dans le roman noir ?

Les polars ont envahi notre espace culturel.
Pourquoi ce genre s’est-il imposé comme l’un des moteurs de l’imaginaire occidental ? Dieu est-il “soluble” dans le roman noir ?
Deux questions que Et dieu dans tout ça aborde avec Marc Voltenauer, romancier et théologien.

Présentation : Michel Dufranne

A qui la faute ?

Umberto Eco, dans le Roman de la Rose, dit : "Je crois que les gens aiment le polar, non parce qu'il y a des assassinats ni parce qu'on y célèbre le triomphe de l'ordre final, intellectuel, social, légal et moral, sur le désordre de la faute. Si le roman policier plaît, c'est qu'il représente une histoire de conjecture à l'état pur. Au fond, la question de base de la philosophie comme de la psychanalyse est la même que celle du roman policier : à qui la faute ?"

La question "à qui la faute" est vraiment essentielle dans notre existence, approuve Marc Voltenauer. C'est une question centrale dans tout polar mais aussi dans la Bible. 

Il est difficile de concevoir un polar qui n'ait pas de logique. On peut difficilement admettre qu'un tueur tue sans raison et que cela puisse échapper à la compréhension. Le lecteur serait déçu à double titre, parce qu'il n'aurait pas la satisfaction de savoir et de comprendre, mais aussi parce qu'il ne saurait pas comment se situer face à un chaos.

"La rédemption est un acte par lequel Jésus nous sauve du mal. C'est la victoire du bien sur le mal. Plus spirituellement, c'est la possibilité de l'homme de se libérer du poids du péché. Dieu nous ôte cette responsabilité de la faute. Si on rattache ça au polar, je pense que l'être humain a besoin, à défaut de comprendre, d'expliquer d'où vient le mal. A qui la faute, c'est une des questions essentielles auxquelles la Bible nous invite à réfléchir."

Dans le polar, on est confronté à la société et à toutes les questions qui nous entourent, morales ou autres. "On lit moins volontiers la Bible de nos jours, mais le polar nous permet, au-delà de l'intrigue, de nous plonger dans les tréfonds de la société humaine, de réfléchir à la mort, la vie, la vengeance, la culpabilité. Et en tant que lecteur, on devient presque acteur parce que ça nous renvoie un miroir de la société. On touche aux ténèbres sans devoir se brûler les doigts."

L'imaginaire religieux fascine

Dans de nombreux polars, on peut souvent lire des extraits bibliques, soit en tête de chapitres, soit cités en références par le tueur. Pour Marc Voltenauer, "il y a un danger à sortir des éléments de leur contexte. C'est ce que font pourtant tous les extrémistes qui choisissent ce qui les arrange, plutôt que d'interpréter et comprendre les textes. Par ailleurs, l'imaginaire religieux a toujours été fascinant. Quand on y mêle des institutions secrètes (Opus Dei, Illuminati...), on a plein d'ingrédients qui fascinent d'autant plus. On se retrouve dans un combat entre le bien et le mal, entre les ténèbres et la lumière, les forces obscures, cette part d'ombre où on peut se projeter soi-même dans un combat."

On constate aussi une fascination pour les hérésies religieuses, que Marc Voltenauer considère comme différentes manifestations qui donnent une autre vision de la réalité. Les institutions religieuses n'offrent pas beaucoup de liberté parce qu'on nous dicte les choses. Et toutes les hérésies qui remettent en question cette Vérité nous interpellent et nous invitent à penser qu'il y a peut-être d'autres versions, comme par exemple dans le Da Vinci Code.

 

Une société en mal de repères

Le polar qui émerge dans tous les médias, littérature, cinéma, télé, BD... serait sans doute le signe d'une société en mal de repères. "C'est comme s'ils nous permettaient de mieux connaître le monde dans lequel nous vivons. On peut vivre le mal par procuration, se faire peur, se projeter et ressentir des émotions qui nous habitent et qu'on n'aurait pas envie de vivre dans la vraie vie."

Marc Voltenauer s'intéresse particulièrement à la dimension psychologique, psychanalytique du polar : on y dévoile l'homme jusque dans les tréfonds de sa nature la plus sombre. C'est la dimension de l'autre que je rencontre dans ma lecture, mais c'est moi que je rencontre en fin de compte. "Cette fascination peut être interprétée comme une forme de catharsis qui libère les hommes de leurs passions, de leurs zones d'ombre en leur permettant de les exprimer de manière symbolique et fictive."

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