Deux femmes questionnent l'Islam

Asma Lambaret et Faouzia Charfi
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Asma Lambaret et Faouzia Charfi - © Tous droits réservés

Et dieu dans tout ça s'intéresse aux paroles de femmes qui vivent dans le monde arabe.

Avec, d’abord, l’une des figures du féminisme islamique : Asma Lamrabet. Cette Marocaine répète que l’Islam n’est pas la religion de l’oppression des femmes. Et elle veut démontrer qu’être musulmane n’empêche pas d’être féministe. Asma Lamrabet est l’auteure de Croyantes et féministes : un autre regard sur les religions (éditions La Croisée des Chemins).

Conversation ensuite avec Faouzia Charfi. Elle est physicienne et elle a été brièvement secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur après la révolution tunisienne. Faouzia Charfi veut combattre la montée de l’islamisme. Et elle se bat pour défendre la liberté et un Islam en phase avec l’époque. Elle a publié Sacrées questions…Pour un islam d’aujourd’hui (Odile Jacob)

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"Femmes musulmanes, ne portez le voile que si vous êtes convaincues spirituellement !"

Asma Lamrabet aurait voulu que la question du port du voile ne soit pas fondamentale, mais elle constate une hystérie médiatique passionnée autour de ce sujet.

Cette question a été instrumentalisée par deux visions : la vision hégémonique occidentale et la vision traditionnaliste islamique.

La vision occidentale depuis le début a perçu le voile selon sa vision chrétienne. Saint Paul a parlé le premier du voile comme un signe de sujétion à l'homme, comme une oppression.

De l'autre côté, elle est "très critique par rapport au discours islamique aujourd'hui, qui depuis l'émergence de l'islam politique a réduit la question du femme à leur voile, culpabilisant les femmes et les privant de toute liberté de choix. Or le voile a été cité par le Coran dans un seul verset, où il donne des latitudes extraordinaires, où il ne parle pas de cheveux, où on peut le contextualiser comme on veut."

"Le Coran parle en fait de décence et d'éthique, ce qui est commun à toutes les sagesses universelles. Les Musulmans ont raté le coche à ce niveau-là, en se focalisant sur le corps des femmes. Car il y a un problème avec le corps des femmes, il faut le dire."

Asma Lambaret porte le voile par conviction spirituelle et par liberté de choix, le voile lui apporte une certaine sérénité, un lien intime avec Dieu. C'est ce qu'elle veut transmettre aux femmes  : "Femmes musulmanes, ne portez le voile que si vous êtes convaincues spirituellement !" L'imposer ou l'interdire, c'est la même logique totalitaire. Il faut commencer par déconstruire le discours religieux pour transmettre cette liberté de choix aux femmes.

Le Coran dit : Le meilleur vêtement est la crainte révérencielle de Dieu. C'est pour Asma Lambaret un verset de base : l'intégrité morale et l'intériorité sont les "vêtements" les plus importants. Le mot "hijab" utilisé dans le Coran ne veut pas dire voile, mais rideau, séparation entre deux espaces, l'enfer du paradis, ceux qui font du bien et ceux qui font du mal... Ce n'est pas un vêtement !

L'Islam en tant que religion, spiritualité, n'a pas de problème avec le corps. C'est l'argent qui est source de tentation dans le Coran, jamais la femme. Ce sont les interprétations misogynes des hommes pendant des siècles qui ont été sacralisées, selon leur contexte. Les Musulmans de bonne foi sont victimes de cet Islam institutionnel qui les endoctrine, qui ne leur donne pas les outils et les clés de lecture de leur histoire.

Asma Lamrabet respecte toutes les luttes féminines, y compris les Femen mais déplore qu'elles instrumentalisent elles aussi le corps. Pour elle, il n'y a pas un féminisme, mais des principes universels : la liberté, l'émancipation, l'égalité, la dignité et la lutte contre toutes les discriminations. Mais les modèles sont différents, c'est pourquoi les féminismes sont pluriels : féminisme chrétien, radical, libéral, marxiste, écologique, judaïque... alors pourquoi pas un féminisme musulman ??

Le renouveau féminin en islam est une dynamique internationale de femmes qui ont décidé de se réapproprier les sources du savoir religieux, à partir desquelles on a instrumentalisé les gens et on leur a fait croire n'importe quoi. Les femmes sont obligées d'aller trouver dans le socle identitaire les moyens de se libérer. Elles remettent tous les interdits en question grâce à cette réinterprétation féministe réformiste.

On assiste aujourd'hui au Maroc à une prise de conscience que ce n'est pas l'Islam et la tradition qui discriminent les femmes, mais les interprétations qui en ont été faites par les hommes. Mais il y a encore beaucoup à faire....

 

"On a voulu réduire la dimension historique de la Tunisie à son identité arabo-musulmane"

Faouzia Charfi a été brièvement secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur après la révolution tunisienne de 2011. Mais elle a démissionné car il était difficile pour elle de participer à un gouvernement où il y avait des représentants de la période noire de la Tunisie. La révolution a été faite par les démocrates, pas par les islamistes mais ils sont vite arrivés, voulant mettre fin à la mixité, transformer des salles de cours en salles de prière...

Même si le parti Ennahdha a adopté il y a peu la séparation du politique et du religieux, pour elle ça ne change rien, ce n'est qu'une façade, car les principes de base n'ont pas changé, visant la réislamisation du pays, allant même jusqu'à vanter les mérites de la polygamie...

"La liberté en Tunisie aujourd'hui, c'est la liberté de croire ou de ne pas croire, de sortir dans la rue dévoilée. La liberté va avec le respect de l'autre."

Le voile n'est pas une obligation religieuse, le Coran n'appelle pas du tout à cette pratique. Faouzia Charfi regrette qu'on ait pu convaincre les femmes de cette obligation. "Le voile a commencé en Tunisie avec l'Islam politique. Avant, il était une sorte d'ornement ; les voiles berbères brodés faisaient partie de la tradition." Les jeunes filles à cette époque l'enlevaient naturellement lorsqu'elles entraient au collège, car elles entraient dans l'espace du savoir et se sentaient protégées par leurs camarades, leurs professeurs... mais aujourd'hui elle constate que beaucoup plus de femmes sont voilées en Tunisie.

Dans la Constitution, il y a une omission sur ce qu'est la Tunisie dans sa dimension méditerranéenne. Selon Faouzia Charfi, c'est très révélateur : "On a voulu réduire la dimension historique de la Tunisie à son identité arabo-musulmane". L'article de la Constitution vient d'être très légèrement amendé par cette mention "s'ouvrir sur les civilisations" : Faouzia Charfi engage donc à en profiter pour ouvrir par l'éducation ce patrimoine universel auquel la Tunisie a contribué.

Elle vit un islam spirituel, avec un attachement aux valeurs universelles. Cette spiritualité, elle la trouve chez un certain nombre de personnes qui refusent cet enfermement dans lequel l'islam politique ou wahhabite veut les placer. 

 

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