Detroit, entre rêve américain et révolutions musicales

Detroit : berceau des musiques radicales, de la Motown à la Techno
Detroit : berceau des musiques radicales, de la Motown à la Techno - © Flickr

Cap sur Detroit, Michigan, en bordure des Grands Lacs, au Nord des Etats-Unis. Detroit, c’est la Motor City, la ville du moteur et des voitures, la ville symbole du rêve américain, de sa grandeur et de son déclin. Mais Detroit, c’est aussi la ville berceau de nombreuses révolutions musicales, de la prospère Motown à la révolutionnaire Techno en passant par les révoltés du MC5. 

David Mennessier, de Point Culture, nous conte l’histoire récente d’une ville pas comme les autres, vue à travers sa musique. 


Les années 50: prospérité et usine à tubes

Detroit est à cette époque le fleuron automobile des Etats-Unis, avec les usines Ford, Chrysler et General Motors. Cette prospérité va s'accompagner d'un phénomène de migration important, dû à l'attractivité des salaires. Les gens commencent à bien gagner leur vie et à économiser. 

En 1959, un jeune Noir américain appelé Berry Gordy va développer un label musical : ce sera la Motown. Il va calquer le rythme des sorties de son label sur celui des voitures qui sortent de la chaîne de General Motors. D'où le nom Motown: Motor & Town.

"Ma vie est surréaliste, c’est un conte de fées qui s’est réalisé. C'était un rêve fou d'essayer de transformer un artiste inconnu en une nouvelle star. Je voulais faire comme dans des usines de voiture. Je voyais arriver ces voitures, de simples cadres de métal nu, et ils les transformaient en voitures flambant neuves. Je me suis dit : pourquoi ne pourrais-je pas faire cela avec la musique?", dit-il en 2015.

Le lien est très fort entre cette industrie florissante de la fin des années 50, début des années 60, et ce label qui deviendra l'un des plus importants de l'histoire de la soul aux États-Unis. Le clip de Martha Reeves and The Vandellas Nowhere to run sera ainsi tourné dans l’usine Ford à Detroit.

 

 

 

Detroit, la cinquième ville des Etats-Unis, compte 40% d'habitants noirs. La bourgeoisie noire y est parmi les plus importantes aux Etats-Unis. Blancs et Noirs vivent en bonne entente. C'est une ville riche, il y a du travail pour tout le monde.

Mais peu à peu, l'industrie ne va plus pouvoir suivre face à l'afflux de travailleurs attirés par la prospérité. Le chômage et la précarité vont s'installer dans la ville et la discrimination envers les Noirs va se répandre, en pleine période de luttes pour les lois civiques. 

The motor city is burning chante John Lee Hooker, alors que les émeutes ravagent Detroit et que le rêve américain s’étiole. Car après l’âge d’or, vient la chute.

"La loi et l’ordre se sont effondrés à Detroit, Michigan. Pillages, meurtres et incendies volontaires n’ont rien à voir avec les droits civiques" déclare Lyndon B Johnson, président des Etats-Unis, en juillet 1967.


MC5 et the Stooges, le son d’une ville en colère

En plein boom musical, on constate une évolution différente entre les musiques psychédéliques de la Californie, où le rêve hippie est très installé, et Detroit, où la vie est beaucoup plus dure. Des gens qui viennent d'un milieu modeste, comme Iggy Pop, vont monter des groupes et faire de l'activisme.

John Sinclair, manager des MC5, et Michael Davis, bassiste, expliquent en 2008: "Nous ne cherchions pas une vie de sécurité et de confort, nous voulions du danger. Nous voulions réécrire la société, tout démolir et tout recommencer, en le faisant correctement cette fois-ci."

MC5 fait aussi référence à l'industrie automobile et à la ville : c'est Motor City 5. Ils font un rock dur et bruitiste, très en lien avec la situation sociale de la ville où les syndicats sont très présents, tout comme les Black Panthers. 

John Sinclair est à l'origine des White Panthers. Wayne Kramer, guitariste du MC5 déclare d'ailleurs en 2008 : "J’admirais les Black Panthers. Pour moi, c’était des héros. Ils étaient du quartier et ces gars avaient un programme en 10 points, alors on a décidé d’avoir un programme en trois points."

La musique des Stooges ou des MC5 est rude et exprime vraiment cette idée assez noire, assez violente : on y entend l'appauvrissement et la dureté de la ville qui se vide, les émeutes raciales,... Iggy Pop veut provoquer les gens du Mid West, entre autres par sa voix de fausset.

Kick out the jams et son célèbre Motherfucker, extrait de l’album du même nom de MC5, a été enregistré dans la mythique salle du Grand Ballroom en octobre 1968, à peine plus d’un an après les émeutes.

 

 

Ordinateurs et ville fantôme, 3 ados créent la techno

La ville se vide, les gens plus aisés s'installent dans les faubourgs. La robotisation réduit drastiquement le personnel des usines et accélère ce processus de ville fantomatique.

Des artistes vont vouloir créer dans cet univers-là. Au début des années 80, 3 ados – Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson, les fameux “Belleville Three” – vont se passionner pour la musique, inspirés en particulier par le DJ qu'ils écoutent à la radio : Charles Johnson alias Electrifying Mojo, qui diffuse Kraftwerk, Funkadelic et bien d'autres. 

C'est le déclic. Nous sommes en 1984, et le mot techno est lâché. L'idée est de mélanger à la fois des synthétiseurs, des boîtes à rythmes, de faire une musique hyper minimaliste, mais avec des références au rythm 'n blues, du jazz, mais toujours à partir des machines. L'important, c'est la technologie, c'est ce qui va donner le son techno tel qu'on l'entend encore aujourd'hui. Leur influence va toucher les scènes électroniques du monde entier.

Derrick May, alias l’Innovateur, dit en 2000 : "Nous avons toujours cru que nous possédions le plus d’âme, et c’est le secret de la musique. Tu peux être aussi technique que possible, tu peux avoir autant d’ordinateurs que tu veux, mais l’élément qui fait que tout s’assemble, c’est l’âme."

L’hymne de la techno made in Detroit, c'est The Strings Of Life, composé par Derrick May en 1987.

 

 

 

Ecoutez ici cette histoire contée par David Mennessier de Point Culture et mise en sons, en mots et en musique par Jonathan Remy avec l’aide de Roxane Brunet, et les voix de Nicolas Buytaers et Fabrice Lambert.

 

 

 

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