Des épingles et des aiguilles... le Petit Chaperon Rouge

Le Petit Chaperon Rouge, par Gustave Doré
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Le Petit Chaperon Rouge, par Gustave Doré - © Tous droits réservés

Une réalisation toute en finesse et en tendresse de la conteuse Amandine Orban de Xivry, qui revisite un des contes les plus racontés de notre monde occidental : le Petit Chaperon Rouge.

Morale de l'histoire : prends garde au loup, surtout si tu es une fille !

" Le jour où j'ai rencontré la conteuse Myriam Mallié, ce Chaperon Rouge-là a regagné le placard : je venais de découvrir une version résolument plus dévorante et féminine, le Chaperon rouge des brodeuses nivernaises. Avec le conte comme porte d'entrée je suis partie chez mes grands-mères y tirer la chevillette. Ont-elles compris ce que je venais chercher ? Peut-être. Merci à elles. "

 

Amandine Orban de Xivry nous donne une version très différente de celle de Charles Perrault, loin de la peur qu’il distille chez les jeunes filles aristocrates de son temps.

Ici, le temps reprend ses droits et ses rites de passage : c’est donc tout naturellement à ses deux grands-mères que notre conteuse est allée adresser sa version, prétexte à une rencontre entre femmes nouée autrement.

 

Elle lui dit :
" Ma mère-grand, que vous avez de grands bras !
- C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes !
- C’est pour mieux courir, mon enfant.
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
- C’est pour mieux écouter, mon enfant.
- Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux !
- C’est pour mieux voir, mon enfant.
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !
- C’est pour te manger. "

 

Une émission Par Ouï-dire.
Une production soutenue par Du Côté des ondes, un appel à projets mené conjointement par la RTBF, la SACD, la SCAM, la Promotion des lettres, la SACD France et la SCAM France.
 

Ecoutez...

Avec :

Avec Régine Orban de Xivry, Françoise Cassiers, Myriam Mallié,

Ana Angelopoulos.

Adaptation du conte : Amandine Orban de Xivry

Prise de son : Amandine Orban de Xivry

Montage : Amandine Orban de Xivry & Bram Van Cauwenberghe

Mixage : Pierre Devalet

Infos/contact : www.amandineorban.com

info@amandineorban.com

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NOTE D’INTENTION

En 2008, je rencontre l’artiste Myriam Mallié. Elle me fait découvrir le Petit Chaperon Rouge. Pas celui que tout le monde connaît, non… Celui qui a circulé dans les milieux populaires féminins, parmis les brodeuses nivernaises notamment : une version cannibalique, dévorante où la petite-fille ingère les organes génitaux de sa grand-mère. Une histoire de femmes, de transmission, de passages, de cycles, qui joue avec les limites et le danger. Une nourriture pour l’âme, bien plus que le conte d’avertissement laissé par Perrault.

 

Parallèlement, je rencontre la médecin Catherine Markstein et le travail de l’asbl Femmes et Santé dont les ateliers visent à promouvoir la santé des femmes à un niveau individuel et collectif dans la perspective de favoriser leur auto-détermination et de valoriser leurs ressources et compétences propres. Je propose de raconter cette version du Petit Chaperon Rouge dans le cadre des ateliers " intergénérationnels ". C’est là que je prends conscience du peu de relations intimes que j’ai avec mes propres grands-mères. Dans les repas de famille, on est nombreux et ce sont les grands-pères qu’on entend. Je décide de partir à leur rencontre avec un micro et le Chaperon rouge sous le bras. Le Chaperon rouge sera ma porte d’entrée, le micro sera mon cadre. Grâce au micro, je peux demander à mes grands-pères de ne pas être présents : c’est pour la RTBF, c’est une affaire sérieuse… Grâce au Chaperon rouge, je peux susciter leur parole sans être intrusive : tu te rappelles, toi, la première fois que tu as vu le loup ? Je me suis donc rendue chez elles à plusieurs reprises. A chaque fois, je re-racontais l’histoire. A chaque fois, elles s’étonnaient de se passage cannibalique : non, je t’assure que tu ne m’as pas raconté ça la dernière fois ! Et petit à petit, on a pu passer au-delà de leurs appréhensions : moi tu sais, je ne parle pas très bien, ce n’est pas comme ton grand-père… A travers cette expérience, j’ai pu renouer le lien avec mes grands-mères mais aussi m’apercevoir de tout ce qui avait déjà été transmis sans que j’en aie pris conscience : non, elle ne m’avait pas appris à tricoter, non, elle ne m’avait pas légué un livre de recettes, mais je tenais d’elles des façons de faire, de dire, de penser,…

 

J’ai eu envie d’entremêler leurs paroles avec le conte, d’une part, mais aussi avec les interventions de Myriam Mallié et de Ana Angelopoulos. Ana a beaucoup travaillé sur la figure féminine dans les contes. Myriam m’avait fait découvrir le Petit Chaperon Rouge, et bien au-delà de cela, elle m’a transmis le goût du conte, du métier de conteuse et une certaine approche de la création.

 

Puis il y a eu la sélection des rush, le montage, et … une grande quantité de matières laissées de côté. Cette matière m’a permis d’écrire et a alimenté le spectacle " Grands-mères, si vous saviez… " en duo avec le musicien Fabien Mouton.

 

Je garde de cette expérience l’impression d’une grande porosité entre réalité et fiction, un aller-retour permanent où le réel influence la fiction et la fiction modifie le réel. C’était sans le savoir les premiers pas d’une démarche que je tente de poursuivre actuellement.

Amandine Orban de Xivry

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Le Petit Chaperon Rouge est certainement à ce jour un des contes les plus connus et racontés en Europe.

 

Cette histoire, déjà bien avant sa mise à l'écrit par Charles Perrault en France (1695) et les Frères Grimm en Allemagne (1812), a été maintes fois racontée par des nourrices ou lors des veillées sous différentes versions. Cependant, les récits oraux qui ont inspiré cette mise à l'écrit sont relativement éloignés des interprétations qui ont perduré dans l'imaginaire collectif.

 

Si elles reprennent chacune la même trame narrative, les deux versions écrites se distinguent par leur fin : chez Perrault, le loup dévore la petite fille, et chez le Frères Grimm apparaît le motif du chasseur qui éventre l'animal pour sauver la fillette et la grand-mère.


 

Une des principales distinctions entre ce conte dans la tradition orale et dans la tradition littéraire est déjà le choix du chemin qu'offre le loup à la protagoniste :
 

celui des épingles ou celui des aiguilles ?
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"Je m’en vais par ce chemin ici et toi par ce chemin-là,
et nous verrons qui plus tôt y sera"

(Perrault).


La question du chemin à prendre, qu’il soit entendu au sens propre ou figuré, occupe une place centrale dans la plupart des versions, orales ou littéraires, du Petit Chaperon rouge.


"Quel chemin prends-tu ? dit le Bzou (Loup-Garou),
celui des Aiguilles ou celui des Epingles ?"

 

Dans le livre Le Petit Chaperon Rouge dans la tradition orale (Ed. Allia), Yvonne Verdier avance une analyse de cette curieuse formulation : l'éducation des filles dans le milieu paysan du XIXème siècle.

Les jeunes adolescentes, l'hiver de leurs quinze ans, étaient envoyées auprès d'une couturière pour apprendre à travailler avec des aiguilles; c'était une sorte de rite de passage, une certification de leur entrée dans l'âge adulte. L'épingle, quant à elle, renvoie à la parure, aux sorties pour danser et aux amoureux qui faisaient la cour en offrant des épingles à leur bien-aimée.

Yvonne Verdier y développe une analyse de la féminité et des messages sous-jacents que porte le conte dans sa narration. La jeune fille choisit parfois un chemin, parfois l'autre.

Dans une version du Forez, la fillette explique son choix : "J'aime mieux le chemin des épingles avec lesquelles on peut s'attifer que le chemin des aiguilles avec lesquelles il faut travailler", mais il lui arrive aussi de choisir le chemin des aiguilles : "Je vais prendre le chemin des aiguilles. Je vais en ramasser, de celles qui auront de gros trous, pour ma grand-mère qui ne voit plus clair" (version du Morvan).

 

Source : http://weirdfolkstory.blogspot.be/2015/11/cannibalisme-3-le-chemin-des-epingles.html

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VIDEO - Le thème du Petit Chaperon Rouge a inspiré et inspire toujours de nombreuses variantes, tant en littérature enfantine ou adulte qu'en arts plastiques ou encore au cinéma. Comme le film Le Chaperon Rouge réalisé par Catherine Hardwicke en 2011, qui s'éloigne significativement des versions traditionnelles du conte.

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Et la moralité dans tout ça ?

On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d'une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux.



Charles Perrault, Contes
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A lire

Le Petit Chaperon Rouge dans la tradition orale (Ed. Allia), Yvonne Verdier

Revue Cahiers Robinson N°34 - Dossier Présences animales dans les mondes de l’enfance

Le Petit Chaperon Rouge, illustré par la photographe Sarah Moon, Ed Ricochet Jeunes

Le Petit Chaperon Rouge, conte et dessins de Myriam Mallié, Ed. Esperluète

Psychanalyse des Contes de Fées, Bruno Bettelheim, Ed. Laffont

Un extrait à lire ici


Et aussi :

BELMONT Nicole, Poétique du conte, essai sur le conte de tradition orale, éd.Gallimard, 1999

BRICOUT Bernadette, "Les deux chemins du Petit Chaperon rouge", in Frontières du conte. Textes rassemblés par François Marotin, 1982, Paris, Éditions du CNRS: 47-54.

DE LA GRENADIERE Claude, Encore un conte ? Le Petit Chaperon Rouge à l’usage des adultes, 1996, Paris, Éditions L’Harmattan

GAIGNEBET Claude, "La “Sanglance”. Conversation avec Yvonne Verdier", Ethnologie française 1991 (4): 438-443.

GARAT Anne-Marie, Une faim de loup, lecture du Petit Chaperon Rouge, 2004, Paris, Actes Sud, Babel

JACOPIN Pierre-Yves, "De l’histoire du Petit Chaperon rouge ou Des transformations d’une histoire de femme", Ethnologie française 1993 (1): 48-65.

MONJARET Anne, " De l’épingle à l’aiguille : L’éducation des jeunes filles au fil des contes ", Revue L’homme, 2005, pp 119-147

PINGAUD Marie-Claude & ZONABEND Françoise, " Le fil rouge des femmes ", Ethnologie française, 1991, 21 (4) : 362-365, numéro en hommage à Yvonne Verdier.

VERDIER Yvonne, Coutume et Destin. Thomas Hardy et autres essais, 1995, Paris, Gallimard

VERDIER Yvonne, Façons de dire, façons de faire. La Laveuse, la couturière, la cuisinière, 1979, Paris, Gallimard (" Bibliothèque des sciences humaines ")

VERDIER Yvonne, Grands-mères si vous saviez… : Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale, in Les cahiers de la littérature orale IV, 1978

VON FRANZ Marie-Louise, La Femme dans les contes de fées. 1979, Paris, La Fontaine de Pierre (1re éd. américaine 1972

 

A écouter

France Culture : Le Petit Chaperon Rouge dans la Tradition orale

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Amandine Orban de Xivry est conteuse.

Ça, ça lui est tombé dessus quand il a été temps pour elle de plonger dans le réel. Et c'est peut-être ce qui l'a sauvée…

Etre conteuse pour elle, c'est marcher. Marcher sur le tarmac, au milieu des gens, des chiens, des immeubles, des bribes de conversation. Marcher au hasard, jusqu'à un cul de sac, un mur. L'escalader et marcher dessus. Marcher en équilibre sur le mur qui sépare réel et fiction, mine de rien. S'assoir une jambe de chaque côté et regarder le mur. Longtemps. Jusqu'à ce qu'il s'effondre.

Amandine est conteuse, elle mêle l'écriture et l'oralité, le répertoire traditionnel et les récits, le travail en solitaire et les émulsions collectives. Elle guette dans les histoires les petits big bang intimes.

Son parcours de conteuse a commencé en 2009, avec la rencontre de l'artiste Myriam Mallié et d'une version cannibalique du Petit Chaperon rouge. Elle crée alors le spectacle " Grands-mères, si vous saviez... " avec le musicien Fabien Mouton et la docu-fiction radiophonique " Des épingles et des aiguilles ".

Elle chemine dans le conte aux côtés du sage renard Michel Hindenoch (conteur).

Elle fait ensuite un plongeon dans le travail collectif : en 2010 avec Julie Boitte, elle crée le collectif " Le lampadaire à 2 bosses ", un collectif de 8 conteurs qui explorent ensemble comment raconter à plusieurs dans l’espace public.

En 2011, elle crée " Rouge ! ", un spectacle de conte et palette graphique avec Sophie Clerfayt, Marie-Rose Meysman et Jérôme Clerfayt et " Confidences sur un banc ", un spectacle nocturne de contes en rue avec les conteurs du collectif " Le Lampadaire à deux bosses " et la plasticienne Anne-Sophie De Visscher.

En 2012-2013, elle participe au Labo de conteurs de la MDC de Chevilly-Larue (Paris) mené par Abbi Patrix et prend part à la programmation et à l'organisation de l'asbl Conteurs en balade pendant 4 ans.

En 2014, elle revient à une création plus personnelle avec " Bouteilles Aan Zee " et le musicien Martin Kersten (tournée Asspropro 2016).

En 2016, elle repart sur une création collective pour l'espace public avec " Quai des départs renouvellés " et les conteurs du Lampadaire à 2 bosses.

Elle découvre le travail du conteur Nicolas Bonneau et son approche du conte-documentaire, du territoire et du conteur en scène... Découverte actuellement sous décantation.

Parallèlement et depuis plusieurs années, Amandine intervient pour des tours de contes, elle donne des ateliers et participe à des projets éclairs seule ou en collectif.

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